chapitre1-2

(Première Partie)

"Si l'on met le feu à ta maison, approche-toi pour t'y chauffer..."

Dans le coin le plus reculé de Zyrconia, de la fumée s'élevait en permanence des rochers, chauffés par les fortes températures souterraines. Ces émanations piquantes ne masquaient pourtant pas le ciel bleu visible au-delà, indifférent à la fournaise. Quelques rares végétaux poussaient ici et là entre la pierraille, un peu rabougris et abattus par ces conditions de vie.

Un geyser d'eau jaillit, éclaboussant une large zone de gouttelettes brûlantes. Pour se risquer dans cet endroit inhospitalier, une bonne connaissance du terrain et des dangers inhérents à cette région s'avérait nécessaire . Un chemin grossier, tracé par les pas de ceux qui avaient osé s'aventurer jusque là, constituait la seule preuve de civilisation dans les environs. La faune se limitait à quelques lézards, rongeurs et surtout aux redoutables drakones, reptiles ailés terrifiants, tout de griffes et de crocs. La saison de la ponte rendait les femelles plus agressives que d'habitude. Mais les nids se situaient un peu plus loin au nord et à l'est, et avec un peu de prudence, par petits groupes de deux ou trois, il demeurait possible de grimper sur les versants jusqu'à une certaine altitude.

A travers la brume ardente, deux jeunes hommes se mouvaient avec lenteur, et choisissaient avec précaution les endroits où poser les pieds. Chaussés de hautes bottes, ils se faufilaient entre les panaches de fumée, en quête de quelque chose. Lorsqu'ils eurent trouvé le lieu qu'ils cherchaient, l'un des deux déposa à terre un sac vide et entreprit de fouiller un tas de pierres. Son compagnon s'assit sur un rocher tiède à proximité, et scruta les alentours.

Leurs traits paraissaient identiques , mais leurs attitudes étaient très différentes : celui qui avait entamé le travail de fouille arborait une expression concentrée, des yeux vifs et directs, des gestes précis et soigneusement répétés. L'autre, observait son jumeau d'un regard voilé ; ses pupilles invisibles ne le rendaient néanmoins pas aveugle et ses yeux rouges suivaient le moindre mouvement de son frère. Nerveux, il tordait convulsivement un pan de sa tunique du bout des doigts.

Celui qui fouillait le sol perçut la nervosité de son jumeau et interrompit un moment son labeur pour lui sourire.

— Ne t'en fais pas, Beryl, il n'y a pas de drakone par ici. On va même peut-être pouvoir grimper un peu plus haut. Il y a un gros gisement de pierres-flambeaux par là-bas.

Il désigna une hauteur proche.

Les pierres-flambeaux avaient la particularité de brûler comme du petit bois quand on les frottait fortement l'une contre l'autre. Les hivers rudes obligeaient les humains à faire des réserves avant la fin de l'automne , qui commençait à peine.

Beryl voulut retourner son sourire à son jumeau, mais il ne réussit à produire qu'un rictus forcé. Il ne se sentait pas en sécurité malgré les paroles de son frère. Celui-ci se passa la main sur le front, repoussa en arrière une longue mèche de cheveux blanc brillant et jeta un coup oeil vers le ciel dégagé. Il s'attendait à tout instant à voir passer une silhouette ailée qui démentirait son pronostic peut-être trop confiant.

Beryl tourna son attention vers le sud, en direction du petit village en contrebas, à peine visible dans la brume matinale. Leur foyer, bien qu'ils sussent depuis longtemps qu'ils ne faisaient pas vraiment partie du peuple qui y vivait, était coupé du monde par les Pics Volcaniques. Les jumeaux, différents des autres par leur physique atypique, n'avaient jamais attiré la haine. Les habitants de TigrEye, le village du Feu, les acceptaient. Leur mère adoptive, Ferypenda Braisang, la grande prêtresse, les avait recueillis ici, dans ces montagnes, une vingtaine d'années auparavant. Mais elle n'en avait pas dit davantage sur leurs origines ; peut-être les ignorait-elle... 

TigrEye était construit dans une petite dépression au milieu des volcans. Un endroit dangereux, pourrait-on penser aux premiers abords, mais aussi très fertile. Les cultures y poussaient facilement et l'eau, même si elle demeurait rare, ne manquait pas à ceux qui savaient où la trouver. Ils avaient appris à se passer de ce dont ils ne disposaient pas. Les besoins des autochtones restaient modestes : ils élevaient quelques animaux pour la chair et le lait qu'ils produisaient, et consommaient le fruit de leurs récoltes, toujours suffisantes pour que personne ne souffre de la faim.

Les habitations étaient majoritairement construites en pierres, certaines souterraines, creusées dans l'épaisseur des anciennes coulées de lave ; d'autres, moins vastes, étaient faites de bois, mais la rareté de ce matériau dans cette région sans arbres les rendait peu nombreuses. Le seul moyen de s'en procurer consistait à se rendre sur une île non loin d'ici, sur laquelle poussait une forêt clairsemée.

Le bâtiment sans conteste le plus impressionnant était le Temple du Feu du Sud, l'unique lieu de culte. Il dominait le centre du village, construit au milieu d'un parvis lui-même surélevé. Aucun des jumeaux - ni aucun simple villageois d'ailleurs - ne pouvait y entrer : l'accès restait réservé aux officiants, et même le statut de fils adoptifs de la prêtresse-mère ne donnait pas ce privilège. Tout le monde supposait que le temple servait de cachette à quelque chose de très précieux, mais personne ne savait exactement ce dont il s'agissait. Sauf peut-être les anciens qui se contentaient de sourire malicieusement quand quelqu'un posait la question. Ferypenda leur avait appris que grâce à cet objet mystérieux, la ville vivait en paix , sans avoir à craindre les drakones ou les rigueurs du climat. Le frère de Beryl n'avait jamais été très croyant, mais vu les circonstances et les dangers qui entouraient TigrEye, il devait bien admettre que quelque force surnaturelle entrait sûrement en jeu.

Cela faisait maintenant plusieurs heures qu'ils avaient quitté le village pour leur récolte matinale, et le soleil se hissait de plus en plus haut ; pourtant, la Lune visible au nord, ne s'estompait pas et restait suspendue au milieu du ciel, comme un orbe brillant. Ferypenda répétait fréquemment que le jour où la Lune ne serait plus visible à chaque instant de la journée serait celui de la fin du monde actuel. Mais le frère de Beryl ne pensait pas souvent à ce genre de chose : il préférait vivre le moment présent sans trop s'interroger.

Cependant, la nervosité de son jumeau le gagnait lui aussi. Liés autant par l'esprit que par le sang, les deux frères partageaient leurs émotions sans le vouloir, et celles de Beryl paraissaient chaotiques à cet instant.

— Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu vas cesser de t'agiter ? le sermonna gentiment son jumeau. Tu me déconcentres !

Mais le jeune homme se laissa glisser à bas de son rocher, sans répondre. D'un doigt tremblant, il indiqua le sud, la direction du village… Et son frère comprit alors : de longs panaches de fumée tout à fait inhabituels émanaient de celui-ci. Et là, au centre, on discernait des lueurs dansantes, comme celles d'un feu…

Il lâcha son sac de pierres-flambeaux sous le coup de la surprise. Il savait que les prêtres du temple procédaient à des cérémonies chaque matin, mais jamais jusqu'à présent il n'y avait eu d'accident. Était-il possible qu'un rituel ait mal tourné ? Il pensa à Ferypenda, qui dirigeait toujours les célébrations , et saisit la main de son frère afin de l'entraîner dans sa course.

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