chapitre3-2
(Cinquième Partie)

"L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient..."

 

 Je les entends ! Je les entends !

Amber courait en avant, et les garçons avaient un peu de mal à la suivre. Krysos se demanda ce qu'elle entendait quand, après avoir escaladé une énième dune, il comprit : des habitations basses se découpaient sur le ciel clair non loin, surmontées d'une grande colonne de pierre calcaire. Krysos se baissa et posa les mains sur ses cuisses en haletant.

C'est le village de …
— … De LazuLapi, Krys, nous y sommes !

Ce petit surnom, Amber l'avait adopté après leur arrêt au dernier point d'eau. Krysos ne lui en tenait pas rigueur, mais il se résolut difficilement de son côté à ne pas l'appeler « Amby » ; les femmes se vexaient si facilement…

Glissant comme des lézards sur le ventre, ils se laissèrent tomber au pied de la dune. Ils atteignirent les premiers signes de civilisation : un vaste portique leur souhaitait la bienvenue avec, juste à côté, un puits. Ils se rassasièrent longuement. Des animaux de bât étaient attachés à un poteau du portique, avec du fourrage devant le nez. Ils avaient de gros museaux plats, des cornes recourbées et de larges oreilles presque horizontales. Leurs yeux n'exprimaient pas beaucoup d'intelligence, mais ils ne semblaient pas dangereux.

Ce sont des alge, des animaux de bétail qui vivent en troupeaux, leur apprit Amber, remarquant leur curiosité. Il n'y en avait pas à TigrEye ?
— Pas de ceux-là, non. Nous possédions surtout des chèvres et des moutons…
— Regarde ça, Krys...

Le jeune homme se pencha : les empreintes de pas de nombreux hommes se voyaient encore dans le sable... Krysos et Amber se regardèrent, craignant d'être arrivés trop tard ; mais aucun bruit de bataille ou d'odeur de brûlé n'émanait de la bourgade.

En pénétrant dans la ville proprement dite, ils remarquèrent tout de suite quelque chose : il n'y avait personne dans les rues. Rien à voir avec l'animation de Krysopras. Peut-être les habitants étaient-ils rassemblés quelque part… ou pire.

Les maisons étaient basses et blanches, avec de très petites fenêtres pour se protéger de la chaleur. Certaines disposaient de vérandas recouvertes de paille, garnies de coussins, invitant au repos ou à la conversation. On pouvait deviner que les murs étaient épais, et qu'il devait régner à l'intérieur une fraîcheur bienvenue. Un haut mur de pierre avait été bâti tout autour de la ville afin de la protéger des vents violents du désert.

Au centre approximatif, le gigantesque pilier de pierre surmonté d'une large plate-forme circulaire ombrageait le village. Sur cette colonne étaient représentés, sculptés dans la pierre, de grands visages graves aux traits fins ; de gros rubis bruts étaient sertis à la place des yeux... Krysos s'arrêta un instant pour contempler l'édifice, mais Beryl, lui, se mit à marcher dans sa direction, l'air hypnotisé, et son frère dut le prendre par la main afin de l'arrêter.

Tout comme à Krysopras, il y avait une grande place ronde, mais aucun étal et aucun vendeur. Les aventuriers se demandèrent où étaient passés les habitants.

On dirait une ville fantôme… murmura Amber.
— C'est plutôt effrayant…, lui répondit Krysos sur le même ton.
— Ah non, attends ! J'entends des voix dans cette direction !

Amber désigna la colonne de pierre.

Elle se dirigea plus à l'ouest du village, guidée par son ouïe infaillible.

Effectivement, après avoir marché quelques minutes, ils virent un attroupement devant ce qui semblait être une grande ouverture, creusée dans le pilier de roc central. Malgré cette particularité architecturale, Krysos pensa presque instinctivement au Temple du Feu du Sud de TigrEye. La forme était différente, mais il y avait des détails en commun… qu'il aurait été incapable de décrire. C'était comme une impression de déjà-vu.

Des fenêtres du temple, placées sur toute la circonférence de l'édifice, filtrait par à-coups une lumière blanche, comme une pulsation lente et régulière, lui rappelant la lumière rouge-orangé qui traversait celles du Temple de TigrEye… Il en avait la certitude : les deux bâtiments avaient la même fonction. Que protégeaient-ils ?

S'approchant des gens attroupés, ils entendirent des mots prononcés avec conviction :

Nous avons besoin de l'Erivaneve, vous devez nous la confier, il y va de l'avenir de Zyrconia.

Krysos essaya de se hisser sur la pointe des pieds pour mieux voir, mais il était trop loin pour distinguer à qui appartenait cette voix. Il était pourtant sûr de l’avoir déjà entendue…

Si nous vous la donnons, un malheur va arriver à notre village. Les Gemmes Elémentaires ne doivent pas être déplacées, ou l'équilibre naturel des choses serait rompu.
— Si vous ne nous la donnez pas, un malheur encore plus grand s'abattra sur vous, et sur le monde entier. C'était une voix de femme, autoritaire et résolue, et en l'écoutant, Krysos se sentit un peu bizarre : comme s'il ne pouvait plus rien faire d'autre que de l'écouter.

Nous la rendrez-vous quand… vous n'en aurez plus besoin ? demanda la deuxième voix, masculine, plus hésitante.
— Vous avez la parole de l'empereur Diaman, répondit simplement la voix féminine.

L'empereur Diaman ? Où avait-il entendu ce nom déjà ? Mais c'était sans importance, le plus important était de faire ce qu'elle ordonnait, il fallait lui donner cette Gemme Elémentaire, et tout de suite, qu'attendaient-ils ? C’était une urgence !

Il tourna la tête, et regarda Amber : elle semblait elle aussi troublée par la voix. Beryl, derrière lui, s'agitait nerveusement, mal à l'aise. Il put aussi lire sur le visage des gens autour de lui la même expression d'indécision.

Très… très bien, décida la voix d'homme. Prenez-en soin. Obsidien, va chercher l‘Erivaneve.

Un mouvement de foule se fit sentir et les gens commencèrent à se disperser un peu. Krysos put jeter un œil sur ce qui se passait au pied du Temple. Un vieil homme se tenait sur le seuil, les bras ballants, entouré de personnes en tenue de prêtrise. Formant un cercle plus large autour du Temple, des soldats en armure observaient la scène, sans hostilité apparente. Des soldats portant une livrée bien connue, un peu écaillée, un peu usée et bosselée par le voyage… mais il avait du mal à mettre de l'ordre dans ses pensées, la voix de la femme résonnait encore dans sa tête. Il l'entendit à nouveau :

Vous ne regretterez pas de vous être séparés temporairement de votre bien le plus précieux.

Il leva les yeux, troublé. Celle qui avait parlé se tenait aussi sur le seuil du temple et semblait toiser le vieil homme de haut. Krysos se frotta les yeux : il voyait l'armure dorée, et la natte de cheveux blonds qui se balançait à l'arrière du casque… Il voulut crier mais ne le put. Quelque chose l'en empêchait : c'était la voix de cette femme… cette femme qui…

Krysos tomba à genoux, et Amber plongea à son côté. Beryl se jeta presque sur son dos, inquiet de sa chute. Il essaya de leur parler :

C'est elle… elle… la femme en armure… à TigrEye…

Une vague de rage incontrôlable s'empara de lui, et il voulut saisir son épée, mais Amber lui plaqua la main au sol.

Tu ne vas pas déclencher une bagarre ici, non ? Je te rappelle que nous ne sommes pas seuls…, le raisonna la jeune barde.

La femme en armure fit les cents pas, tournant en rond, lentement, comme un fauve en cage. Elle jaugeait les gens du regard, sous son casque à la visière baissée. Krysos sentit sa faiblesse diminuer, et des murmures désapprobateurs commencèrent à se faire entendre. La voix de la femme s'éleva à nouveau :

Personne n'oubliera le rôle qu'aura joué LazuLapi dans la sauvegarde de Zyrconia !

Les murmures moururent. L'attention de tous était de nouveau concentrée sur elle. Il y avait quelque chose de reposant dans sa voix, de calmant, de sécurisant…

Un homme habillé d’une longue tunique sombre ressortit du Temple. Il portait dans ses mains un objet qui émettait une lumière tremblotante, battante, comme un petit cœur d'oiseau. La lueur blanche avait disparu du Temple, et semblait s'être rassemblée entre les mains de l'inconnu, brillant si fortement que sa tenue noire semblait blanche.

Secouant la tête et clignant des yeux, comme s'il retrouvait ses esprits, il ne sut quoi faire sur le moment, et sa tête se tournait tour à tour vers le vieux chef du village et vers la femme en armure. Celle-ci se dirigea vers lui en disant :

L’Erivaneve sera entre de bonnes mains, donnez-la-moi.

Son indécision vaincue, le prêtre remit à la guerrière ce qui sembla être, aux yeux de Krysos, une petite pierre translucide, qui tournait lentement sur elle-même ; la lumière de la gemme disparut dans la cape de la femme. Elle fit un geste en direction d'un des soldats qui les entouraient et finalement, ils commencèrent à s'ébranler en direction de la sortie du village. La foule se fendit pour leur céder le passage.

Quand elle passa près d'eux, Krysos et Beryl se sentirent diminuer, se recroquevillant comme des bêtes apeurées. Amber dut même se tenir à l'épaule de Krysos pour ne pas tomber. Tous les habitants du village autour d'eux semblaient pris du même état de faiblesse.

Quand elle se fut suffisamment éloignée, le trio reprit ses esprits. Krysos retrouva sa voix et ses forces, et, bondissant sur l'estrade surélevée devant le Temple, il harangua la foule qui commençait à se disperser :

C'est une affabulatrice !! Elle a détruit mon village ! Et elle nous a aussi volé quelque chose ! Une pierre, comme la vôtre !! Elle a détruit TigrEye !

Krysos ne savait pas exactement ce qu'elle avait volé à TigrEye, mais il lui paraissait clair maintenant que le Temple du Feu du Sud avait aussi abrité une pierre semblable à celle de LazuLapi. Il se souvenait de la lueur rouge qui avait disparu sous la cape…

Krysos se tut, haletant, et guetta la réaction de la foule. Tous se tournèrent vers lui et le regardèrent comme s'ils sortaient d'un rêve, ou comme s'ils voyaient enfin clair depuis plusieurs heures. Après quelques minutes, une femme leva le bras et cria :

Il a raison ! Elle a volé le trésor de notre temple ! C'est un sacrilège !

Les autres personnes présentes se mirent à crier des choses semblables, mécontentes, mais aussi désemparées de s'être laissées abuser. C'était la voix de la femme : elle les avait trompés. Quand elle parlait, ils s'étaient sentis obligés de croire tout ce qu'elle disait, aucun n'avait eu le choix. Le prêtre, qui était toujours debout sur l'estrade devant la porte du Temple, hébété, se laissa tomber à genoux et frappa le sol de ses poings. Le chef du village se tordait les mains en regardant Krysos, comme s'il lui demandait des yeux ce qu'il devait faire.

Il faut les rattraper ! hurla Krysos pour tenter de sortir tout le monde de la torpeur. Ils doivent être à peine sortis du village !

Et il dégaina son épée, qui s'enflamma aussitôt. Les habitants de LazuLapi, galvanisés par le courage de ce guerrier inconnu, saisirent tout ce qui se trouvait à leur portée pour s'en faire des armes : pelles, pioches, bâtons, truelles… Beryl et Amber, au milieu d'eux, se virent pousser inexorablement en arrière, vers la sortie du village, cernés par ces gens furieux. Mais c'est alors qu'une autre voix, empreinte d'une grande majesté, retentit à l'intérieur même du Temple :

Mes enfants, calmez votre colère. Le combat n'est pas la solution.
    

Un léger bruit de soie flottante et de bracelets cliquetants se fit entendre derrière Krysos. L'épée encore brandie, il se retourna pour voir qui arrivait : de l'intérieur du Temple, une petite procession de prêtresses sortait au grand jour. Au milieu d'elle, tellement recouverte de vêtements blancs et légers qu'elle en disparaissait presque, une femme, grande et majestueuse, avançait à petits pas, les mains ouvertes, paumes vers le ciel. Elle portait sur la tête un voile de dentelle fine qui tombait jusqu'à ses pieds. à travers les broderies, Krysos put apercevoir un œil doux et plein de pouvoir posé sur lui.

« Mère-Amethys ! » s'écria l'assemblée.

Le prêtre se jeta aux pieds de la dame et froissa de ses mains la soie de sa robe. Elle le toucha du doigt et il se releva. Le chef du village, se tordant toujours les mains, s'approcha avec déférence de la grande femme et lui demanda en geignant :

Mère-Amethys, que devons-nous faire ? Apporte-nous ta sagesse en cette heure sombre…
— Mon brave, répondit-elle sur un ton lent et presque monocorde, le destin en a voulu ainsi ; aurions-nous tenté de nous y opposer que le mal en aurait été plus grand.

Tandis qu'elle parlait, son regard voilé restait fixé sur Krysos ; celui-ci posa son épée à terre et s'agenouilla devant elle. Pendant un instant fugace, il avait eu l'impression de revoir Ferypenda : la même majesté, la même voix, les mêmes gestes… Il en fut bouleversé.

Vous êtes la… prêtresse-mère du Vent ? demanda-t-il, la voix un peu hésitante, tremblant de son audace.
— Tu sais ce que je suis. Mais toi, mon enfant, qu'es-tu ?

La question surprit le jeune homme. Il osa lever les yeux vers elle, et il croisa, tout près de son visage, un regard de la couleur des fleurs blanches par une nuit de pleine lune. Un regard bienveillant mais non moins curieux, dans lequel on pouvait lire une certaine… révérence

 

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