chapitre3-2
(Sixième Partie)

"L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient..."

 

Ils se retrouvèrent tous les quatre dans une petite pièce ronde, avec au centre un foyer carré où brillait un photophore ouvragé, dispensant une lueur douce. Le sol était jonché de tapis et de coussins moelleux, aux motifs étranges mais élégants. Tout dans cette pièce invitait au repos.

Mère-Amethys s'était assise en tailleur, ses grandes mains posées sur ses genoux. Elle avait relevé son voile, laissant apparaître un visage agréable, d'une beauté sereine ; elle ne paraissait pas particulièrement âgée, mais ses yeux reflétaient une sagesse qui dépassait ses années. Du regard, elle incita ses trois visiteurs à s'asseoir de même. Amber, puis Beryl, et enfin Krysos prirent place, en cercle autour d'elle. Elle commença par les observer attentivement :

Vous avez fait un long voyage pour arriver jusqu'ici. Et je subodore que votre périple ne fait que commencer, prononça-t-elle de sa voix douce au rythme lent. Deux d'entre vous viennent de TigrEye, me semble-t-il. Parlez-moi de votre village. Que lui est-il arrivé ? Voilà bien des jours que je n'ai plus de nouvelles de Mère-Ferypenda…
— Vous connaissez Fery ? sursauta Krysos.
— Bien des fois ai-je eu le privilège de converser avec elle par l'esprit. Un esprit puissant… Mais sa voix spirituelle s'est tue il y a peu. Parlez-moi de ce qui est arrivé...

Krysos fit le récit de ce qui s'était passé ; cela lui semblait une éternité maintenant. Les soldats impériaux, la femme en armure, la pierre volée… Il ne s'arrêta que lorsque son récit arriva au moment de leur entrée à Krysopras.

Vous y avez rencontré votre jeune amie, n'est-ce pas ? C'est grâce à elle que vous avez trouvé votre chemin dans le Désert des Vents Sacrés. Pardonnez-moi, continuez…

Krysos continua jusqu'à l'apparition de LazuLapi au loin, de leur surprise de ne voir personne et de leur impuissance à empêcher le vol de la pierre.

Personne ne pouvait empêcher la marche du destin, soupira la prêtresse-mère. Le moment était venu de nous séparer de l'Erivaneve. Et le moment était venu pour vous aussi de perdre l'Aruoneve
— L'Aruoneve ? C'est la pierre de …
— La Gemme Légendaire du Feu. Ces pierres ont une vie et un destin propres, et il n'appartient pas aux hommes de l'entraver. Malheureusement, quand une Gemme Elémentaire quitte son Temple, cela entraîne irrémédiablement la destruction des terres environnantes. C'est ce qui est arrivé à TigrEye. Le feu sacré s'est déchaîné et a tout détruit. L'équilibre des forces de notre monde repose sur un fil ténu, tendu au maximum par les Gemmes Elémentaires ; qu'une seule de ses pierres soit déplacée, et l'équilibre est rompu.
— Mais ils ont tué aussi… tous ces cadavres… entassés là…
— Oui, cela est impardonnable. Les TigrEyians n'ont pas eu notre chance. Et je comprends ta haine envers cette femme, mais pour l'instant, il serait vain de ta part de vouloir te venger. Nos ancêtres ont caché ces pierres il y a très longtemps afin de les soustraire à l'avidité des hommes ; mais un tel stratagème ne pouvait durer éternellement. Cela était écrit…
— Où cela ? demanda Krysos, impatient d'en savoir plus.
— Une ancienne prophétie a été prononcée jadis, par un être vénérable et sage. Elle prévoyait que l'équilibre serait rompu un jour ou l'autre, et que le jour où cela arriverait serait aussi celui de grands exploits. J'ignore le but que poursuit l'empereur Diaman, mais quoi que ce soit, cela présage de grands malheurs à venir.

Krysos se rassit et se calma. Elle avait raison, il ne servait à rien de s'énerver.

Ferypenda m'a aussi parlé de vous. Elle m'a dit que vous étiez une grande guérisseuse, commença Krysos, changeant de sujet.
— Ce fut bien aimable de sa part, répondit Mère-Amethys en souriant. Je connais les causes et les remèdes de nombreux maux qui peuvent affecter le corps et l'esprit. As-tu une requête à formuler dans ce sens ? Es-tu blessé ? Ou l'un de tes compagnons ?
— Mon frère… il… Pourriez-vous l'examiner ?

Les yeux vagues et en même temps si acérés de la prêtresse-mère se posèrent sur Beryl, derrière son frère, qui s'agita tout à coup, mal à l'aise. Il comprit qu'il allait devenir le principal sujet d'attention, et cette idée ne lui plaisait guère.

Ton frère… oui…, murmura Mère-Amethys. Il ne semble pas blessé. Quel est son mal ?
— J'avais espéré que vous me le diriez. Voilà plusieurs années qu'il aurait dû développer son Don, mais il n'en est rien. Et je crois que cela a un lien avec le fait qu'il ne parle pas.
— Pas de Don ? A un âge si avancé ? s'étonna la prêtresse. Les Dons se manifestent habituellement au moment du passage à l'âge adulte. Cela est très étrange. Depuis que je vis, je n'ai jamais entendu parler d'un tel cas. Je vais l'examiner.

Krysos poussa doucement son frère vers la prêtresse. Beryl baissa les yeux au début, impressionné par la prestance de la femme devant lui, mais son regard chaleureux le mit finalement à l'aise et il se laissa faire docilement. Les grandes mains d'Amethys se tendirent vers son visage, touchèrent ses pommettes, ses joues, son menton, semblant fouiller dans ses traits la cause de sa particularité si rare.

Ses yeux sont voilés, diagnostiqua-t-elle. On ne rencontre ce genre de phénomène que chez les prêtres et prêtresses les plus puissants. Mais dans son cas, cela reflète autre chose : dans ses yeux flotte une certaine confusion mentale, comme un doute sur le monde qui l'entoure. Il semble ailleurs. Très loin de nous…

Elle tâta ensuite délicatement le cou de Beryl, insistant particulièrement sur la gorge qui tressauta à son contact.

Ses cordes vocales ne semblent pas endommagées. Sa langue également. Tout me paraît tout à fait normal à ce niveau. Mais il n'est pas à exclure que son mutisme soit le résultat d'un blocage psychologique.
— Je me suis toujours douté que cela devait être quelque chose dans ce genre, commenta Krysos. Mais pourquoi s'est-il produit ? Nous sommes jumeaux, et moi je n'ai rien de tout cela.
— Ce n'est pas parce que vous êtes jumeaux que vous êtes semblables, intervint Amber, qui s'était penchée en avant pour mieux observer.
— Cette jeune fille a raison, acquiesça la prêtresse. Vous êtes très différents, comme le jour et la nuit… Je sens en toi une détermination et une volonté très fortes. Je ne sens rien de tel chez ton frère. Et pourtant, là, juste derrière, je devine tout de même quelque chose de grand… Quelque chose qui voudrait sortir mais ne le peut pas… pas encore du moins… Cela semble… caché à l'intérieur de lui, et je n'arrive pas à traverser cette barrière qu'il m'oppose malgré lui.

Beryl la regarda d'un air désolé et la prêtresse-mère lui sourit gentiment en reposant ses mains sur ses genoux.

Je sais que cela n'est pas de ta faute, mon enfant. Malheureusement, je ne peux pas t'aider davantage. Il te faut l'avis de quelqu'un de plus sage et de plus avisé que moi.
— Où peut-on trouver une telle personne ? interrogea Krysos, se demandant d'ailleurs si cela existait.
— Au nord-est, de l'autre côté de la Forêt de la Lune, se trouvent les Cavernes de l'Oracle Lunaire. à l'intérieur demeure l'Oracle de la Lune, le grand Emerald en personne. Je pense qu'il saurait répondre à toutes vos questions.

Elle s'interrompit et parut soudain songeuse, comme si elle cherchait dans ses souvenirs.

Vos cheveux... vos yeux... il était ainsi..., murmura-t-elle pour elle-même.

Krysos n'entendit pas son soliloque.

Au nord-est ? Très bien, nous irons dans cette direction, décida Krysos.

Amber, elle, ne sembla pas particulièrement ravie.

Mais je me dois de vous informer malgré tout, continua Mère-Amethys. Si ce que dit la prophétie est vrai, alors les soldats de l'empereur ne vont pas s'arrêter. Il reste encore deux villages élémentaires, un au nord et un à l'extrême est de Zyrconia. Leurs Gemmes sont sans aucun doute en danger également. Notre temps semble fini. Les habitants d'AguaMarina et de CatEye seront les prochains à tomber…
— On ne peut laisser faire ça ! s'insurgea Krysos. Nous devons les protéger !
— Cela serait vain, mon enfant, soupira Amethys. Les vents, à l'extérieur, se déchaînent déjà. Je ne sais combien de temps il nous reste avant que notre cher village ne soit englouti par les sables. Je les contiens du mieux que je le peux le temps que mon peuple puisse s'enfuir. Où irons-nous ? Je ne le sais. Mais ce dont je suis sûre, c'est que les autres villages élémentaires vont succomber. On ne peut aller contre l'avenir ; même si on peut le modifier à notre convenance, cela ne reste qu'un contretemps…

Elle se leva, majestueuse dans sa tristesse, mais aussi pleine d'une force intimidante.

Vous ferez ce que vous jugerez bon. Vous rendre au nord pour tenter de sauver l'Emïamneve d'AguaMarina, ou vous diriger vers le nord-est trouver des réponses à vos questions auprès d'Emerald : quoi que vous décidiez, vos pas tracerons sans doute une partie du destin de Zyrconia. Je lis une grande force en vous deux, dit-elle en désignant Krysos et Beryl. Une force qui n'est pas de ce monde… Quant à moi, je dois apaiser mon peuple et le diriger dans la bonne direction en cette heure de ténèbres. Tel est le rôle d'une prêtresse-mère.

Krysos se leva à son tour. Il se sentait prêt à agir, envers et contre tout. Il savait que quelle que soit la direction qu'il prendrait, son frère le suivrait, mais un soupçon d'indécision le tenaillait encore. De plus, il n'était pas certain qu'Amber les suive plus loin. Un gigantesque dessein dont ils n'auraient jamais eu l'idée commençait à apparaître devant eux. Et, qu'ils le veuillent ou non, ils se trouvaient maintenant au cœur d'évènements funestes qu'ils allaient devoir affronter.

 

http://gemminy0.wixsite.com/gemminy/lexique