chapitre4-2
(Première Partie)

« Où est dans le ciel l'arbre dont la Lune est le fruit ?... »

 

Tous s'affairaient autour d'eux. Des chariots chargés de tout ce que les Lapiens ne pouvaient supporter de laisser derrière eux étaient déjà rangés en file indienne, en direction de la sortie du village, vers le désert. Des montures étranges, aux longues oreilles plates surmontées de petites cornes, à la mâchoire tombante et au long cou, portaient sur leurs dos tout le ravitaillement possible, indispensable à une longue marche. Des enfants pleuraient, des adultes criaient et au milieu de tout ce tintamarre, le chef du village donnait des directives :

Ce lamag là-bas n'a pas encore été chargé ! Dépêchez-vous, nous devons être partis avant que les vents violents ne se lèvent !

Le trio ne savait pas trop quoi faire au milieu de cette débandade, lorsqu'un homme vint les chercher afin de les guider vers une tente montée spécialement pour eux. Il montra aux trois compagnons une grande malle et leur dit :

Mère-Amethys nous a avertis que vous partiez vers le nord et que nous devions vous apporter toute l'aide possible. Vous aurez besoin de vêtements adaptés pour traverser le désert et les montagnes. Je pense que vous trouverez ici de quoi vous satisfaire. »

Il laissa le trio sous la tente, afin qu'il puisse se préparer. Amber ouvrit la malle et en tira une longue tunique blanche ; le tissu était doux, chatoyant, et étrangement frais ; il rappelait les vêtements légers que portaient les habitants de LazuLapi. Amber fit une grimace en constatant qu'il n'était pas très épais et finit par hausser les épaules :

Je ne peux pas mettre ça, c'est trop long pour moi et puis cela me gênerait pour marcher.
— Donne-la à Beryl, il aime les vêtements larges, intervint Krysos, en tendant à son frère un pantalon bouffant. Tu peux en glisser les pans dans tes bottes afin que cela ne te gêne pas trop.

Il choisit pour sa part une cuirasse légère, qui semblait neuve et suffisamment efficace pour détourner quelques lames. Elle s'ajustait assez bien à sa poitrine. Amber s'empara d'une jupe blanche écrue, moins élimée que celle qu'elle portait ; elle lui tombait au dessus des genoux et avec ses hautes bottes montantes, elle paraissait plus apte à affronter les hauteurs. Elle y ajouta cependant un pantalon moulant afin de se protéger davantage du sable et du froid qu'ils ne manqueraient pas de subir au sommet des montagnes. Beryl avait revêtu la tunique ample et le pantalon large qu'on lui avait donnés. Ils terminèrent en s'équipant de vastes capuches qu'ils passèrent autour de leurs cous. Ainsi, ils ressemblaient presque à des Lapiens.

Ils sortirent de la tente, et avant qu'ils n'aient le temps de dire quelque chose, on leur apporta deux montures.

Prenez ces lamag, ils vous éviteront de marcher jusqu'aux monts Lepido, leur conseilla le meneur des bêtes.

Krysos se tourna vers Amber.

Tu as promis de nous guider jusqu'ici, tu as tenu parole, lui lança-t-il. Tu peux partir si tu veux, j'ai l'impression que les choses vont devenir plus dangereuses à présent.

La jeune femme se tapota la joue du doigt en regardant en l'air.

Retourner à Krysopras ne me mènerait à rien. Aller dans le nord serait sans doute une bonne chose puisque c'est là-bas qu'ont lieu les évènements importants. Cela présage des aventures et des actions d'éclat à raconter !
— Tu... tu veux continuer avec nous alors ?

Krysos s'en réjouit secrètement.

— A moins que tu ne veuilles plus de moi...
— Si ! s'écria-t-il malgré lui. Si, enfin... si ça ne te dérange pas...

Amber lui sourit malicieusement et prit les rênes d'une des montures.

Sur les harnais des lamag, on avait accroché des outres d'eau et des sacs de nourriture. Reconnaissants, Krysos et Amber guidèrent les animaux vers la sortie du village. Ils se faufilèrent tant bien que mal dans la caravane, les lamag ne semblant guère apprécier les alge, qui tiraient les chariots. Enfin, ils arrivèrent à la tête de la caravane, dont le premier chariot abritait Mère-Amethys en personne.

Êtes-vous prêts, mes enfants ? Nous devons nous hâter, les vents approchent. Hélez les yugawara.

Un homme dont la tête était recouverte d'un gros turban et les yeux protégés d'épaisses lunettes, siffla en direction du désert. Se détachant sur l'horizon, des formes sombres et acérées fendirent le sable jusqu'au village. Cela ressemblait à des ailerons, qui sillonnaient le désert comme s'il s'agissait d'un océan. Ils laissaient derrière eux de larges sillons de sable retourné. S'immobilisant près du groupe de tête, les quatre animaux à qui appartenaient ces nageoires dorsales d'un vert sombre moucheté de jaune émergèrent à demi du sol ; les grosses têtes écailleuses aux yeux sans expression et les épaisses queues battantes qu'ils arboraient les désignaient comme faisant partie d'une espèce de poisson. Des poissons de sable. Sur leurs dos étaient installés des harnais rudimentaires.

Deux hommes et deux femmes grimpèrent sur les quatre yugawara, et on leur ordonna de partir en éclaireurs afin de jauger la position et la force des vents - ainsi que celle d'éventuels ennemis. Ils ajustèrent leurs turbans et leurs lunettes et partirent à grande vitesse, filant sur le dos des étranges montures, qui glissaient dans le sable comme si c'eût été de l'eau.
Près du chariot de tête, un autre lamag prêt à être monté attendait. à ses côtés apparut le jeune prêtre qu'ils avaient déjà aperçu tantôt, celui qui était allé chercher l'Erivaneve. Il arborait de courts cheveux noirs et des yeux de la même couleur. Sur sa tunique sombre, il portait un ample manteau à capuche. Il tenait sa bête par le harnais et regardait les trois aventuriers avec intérêt. Enfin, l'individu s'approcha d'eux et demanda à Krysos :

Je suis Obsidien Sombrafale, prêtre de l'Erivaneve. Je voudrais vous demander de m'autoriser à vous suivre au nord.
— Pourquoi ? lui demanda Krysos, qui montait tant bien que mal sur son lamag. Nous avons déjà un guide.

Amber lui lança un regard en coin.

Ce n'est pas pour vous guider que je voudrais vous accompagner : je veux retrouver l'Erivaneve.
— Ne vous inquiétez pas, nous retrouveront les Gemmes Elémentaires et nous vous rapporterons la vôtre.
— Là n'est pas la question ; c'est à moi de le faire. C'est de ma faute si cette femme s'en est emparée.
— C'est de notre faute à tous, lui dit Krysos, en baissant les yeux sur lui.
— La mienne surtout. Et je ne pourrai pas trouver la paix tant que je n'aurai pas tenté de faire quelque chose pour réparer cette erreur. J'ai failli à mon devoir de prêtre. La moindre des choses est que je partage votre voyage.
— Et si notre réponse est « non », que feras-tu ? lui demanda Amber, qui, elle aussi, avait réussi à monter en selle.
— Je vous suivrai malgré tout. Les routes de Zyrconia sont à tout le monde, lui répondit Obsidien, presque avec un rire dans la voix.
— Merveilleux. Moi qui me disais que ça commençait à manquer d'hommes…, siffla Amber, en regardant Beryl du coin de l'œil.

Krysos entendit le sarcasme, mais décida de ne pas le relever, tout en jetant à Amber un regard qui en disait long sur sa façon de penser.

Je ne serai pas un poids pour vous, je sais me défendre, les informa Obsidien en attirant l'attention sur le cimeterre ouvragé qu'il portait au côté. Et je sais générer des boucliers de vent qui peuvent s'avérer très efficaces en combat.
— Des boucliers de vent ? s'étonna Krysos, occupé à faire monter Beryl sur son lamag, devant lui.
— Oui, j'étais chargé d'ériger une barrière venteuse autour de l'Erivaneve. J'étais le seul à pouvoir l'annuler…

Krysos et Amber se regardèrent brièvement. La barde eut une expression qui semblait dire « fais ce que tu veux » ; quant à Beryl, ses pensées se révélèrent favorables à la présence du prêtre. Krysos prit alors une décision collective :

Très bien. Viens avec nous si tu veux, une aide supplémentaire ne peut pas être un mal.
— Merci ! Vous ne le regretterez pas ! » se réjouit Obsidien en montant à son tour sur son lamag qui s'impatientait.

Mère-Amethys avait suivi la scène avec attention. Un sourire se dessina sur ses lèvres pâles, seule manifestation extérieure de ses pensées. Une fois que le prêtre fut en selle, elle donna le signal du départ. La caravane s'ébranla alors, avec lenteur, puis plus rapidement en direction de l'est. La grande colonne de pierre, dans laquelle le Temple des Vents Occidentaux avait été creusé, émettait déjà des crissements et grincements inquiétants sous l'action des bourrasques. Les exilés ne savaient pas encore où il échoueraient, mais la seule chose qui semblait importante pour eux à présent était de s'échapper de cet endroit, ce foyer si cher à leur cœur, qui bientôt ne serait plus que poussière.

 

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