chapitre4-2(Troisième Partie)

« Où est dans le ciel l'arbre dont la Lune est le fruit ?... »

 

La Lune était déjà très pâle dans le ciel quand ils se réveillèrent tous. Rassemblant leurs affaires, ils harnachèrent leurs lamag et se préparèrent à attaquer la montée. Krysos mit sa main en visière au-dessus de ses yeux et scruta les hauteurs, cherchant une percée ; une route tracée par l'homme serpentait entre deux cols.

Cette route est la seule qui passe du nord au sud, informa Amber. Elle est donc bien entretenue, mais prudence ! le danger n'est pas à exclure.

Les lamag n'étaient pas seulement robustes, ils se révélaient aussi très agiles. Leurs pieds trifides s'adaptaient parfaitement au chemin accidenté, et l'altitude ne semblait ni les effrayer ni les essouffler. Grâce à eux, les aventuriers espéraient bien se retrouver de l'autre côté demain matin au plus tard.

Pendant la montée, ils croisèrent des chats sauvages qui les épiaient de leurs yeux d'or du haut des rochers, mais ceux-ci n'attaquèrent pas, sans doute intimidés par la présence des armes, mises bien en évidence, des hommes du groupe. Les lamag redoublèrent le pas d'eux-mêmes, leur faible intelligence ayant tout de même saisi que c'était après eux que les prédateurs en avaient en premier.

Ils suivaient depuis quelques heures la route des monts Lepido, que les habitants de la région avaient agrémentée d'un parapet. Des pierres posées à côté de la route à intervalles réguliers montraient bien que ce chemin était souvent emprunté. à partir d'une certaine hauteur, les bornes disparurent, mais le chemin continuait, raide et caillouteux ; les lamag durent redoubler de prudence pour trouver les endroits sûrs où poser leurs larges pieds.

Celui d'Amber se retrouva coincé on ne sut comment dans une ornière, et ses amis durent descendre de leurs montures afin d'aider la pauvre bête à se sortir de ce mauvais pas. L'animal boita un peu pendant le reste du voyage, mais heureusement, le col n'était plus très loin. De là, ils n'auraient plus qu'à redescendre.

La nuit arriva et ils mirent pied à terre pour monter le campement. Comme ils l'avaient prévu, ils atteindraient sûrement le pied des montagnes en fin de matinée. Le lamag blessé reçu des soins superficiels mais suffisants : la blessure n'était pas grave. Amber resta à côté de sa monture pour la réconforter, tandis que Krysos et Obsidien cherchaient du bois pour le feu ; la réserve de pierres-flambeaux était épuisée et avec elle, les derniers objets qui liaient les deux frères à TigrEye.

Krysos eut quelques scrupules à laisser Beryl seul avec Amber : il espérait que la jeune femme ne profiterait pas de son absence pour lui faire des misères. Mais ils n'eurent pas à aller loin, Obsidien tomba assez vite sur un tas de bois mort, qui avait visiblement fait partie jadis d'un chariot qui gisait renversé dans un petit fossé.

Que lui est-il arrivé ? demanda Krysos au jeune prêtre.
— Sans doute des chats sauvages, qui auront attaqué le véhicule. Il n'y a pas d'aya dans ces monts, enfin il me semble. Beaucoup de voyageurs partent à l'assaut de ces montagnes en les sous-estimant grandement sous prétexte qu'elles sont connues. Cela donne ce genre de tragédie…

Au moment où il finissait de parler, un feulement se fit entendre. De derrière la carriole renversée sortit un félin au pelage bleu pâle et blanc, aux longues canines proéminentes et aux yeux jaunes ; ses griffes cliquetaient sur le sol rocailleux et ses babines retroussées laissaient voir une mâchoire impressionnante. Ses oreilles rabattues en arrière, il s'apprêtait à bondir sur les deux hommes, afin de les écraser de sa masse.

Il se ramassa et sauta sur Obsidien. Le prêtre se rejeta en arrière, et se retrouva à se débattre sur le sol avec la bête. Krysos laissa tomber son tas de bois pour dégainer son épée. Mais il n'eut pas besoin de s'en servir ; l'animal poussa un râle et fut rejeté de côté, transpercé par le cimeterre d'Obsidien. Le jeune homme avait tout de même récolté une marque de crocs sur le bras gauche, heureusement sans gravité.

Krysos aida le prêtre à se relever.

Tout va bien ? Heureusement que tu as de bons réflexes ! Désolé de ne pas avoir réagi plus tôt, je ne m'y attendais vraiment pas, s'excusa Krysos.
— Lui non plus, répondit Obsidien en affichant un sourire qui se transforma en une grimace de douleur. Il devait croire que nous étions sans défense. Ne t'en fais pas, ça va, je n'ai pas si mal. Je soignerai cela au camp.

Krysos garda tout de même la main sur le pommeau de son épée, prêt à la saisir à la moindre nouvelle alerte.

Pendant qu'Obsidien se remettait sur pieds et ramassait son tas de bois, Krysos leva les yeux au ciel. La Lune n'avait jamais été aussi grande qu'ici, dans ces hauteurs. Les pics semblaient toucher l'astre de leurs aiguilles acérées. En tournant son regard vers l'est, il distingua dans des brumes épaisses une autre chaîne de montagnes, bien plus hautes encore que celle sur laquelle ils se trouvaient. De ces éminences lointaines, une pâle lumière semblait émaner… Obsidien remarqua son regard fixe.

Ce sont les contreforts des Monts Circulaires, lui apprit-il. Ils se trouvent au centre de Zyrconia. Mais on ne peut pas les atteindre, ils sont infranchissables.
— Pourquoi ? l'interrogea Krysos, intrigué. Y a-t-il des aya ?
— Je ne sais pas, mais s'il y en avait, ils seraient un moindre danger comparés aux sortilèges et enchantements qui hantent cet endroit. Les pentes de ces monts sont sacrées, on ne peut les escalader sans devenir fou.
— Il y a une lumière au sommet… non, dans le creux des montagnes…, murmura Krysos.
— Ces monts servent de remparts entre le reste du monde et la cité de LunaPiair. Enfin, c'est-ce qu'on dit ; je ne sais pas si elle existe vraiment…
— LunaPiair ? C'est une cité élémentaire, comme les nôtres ?
— Non, pas tout à fait. Celle-ci est encore plus ancienne, elle serait la première de toutes les cités. Elle date d'une époque où les humains avaient le savoir et la puissance des dieux. Une époque tellement reculée qu'aucun ouvrage n'en parle.

Il baissa tristement la tête au souvenir des précieux elzévirs de la petite bibliothèque de LazuLapi qu'il avait consultés avec tant de bonheur durant sa vie.

Les dieux ? Qui sont-ils ?

Krysos se souvenait d'avoir entendu parler de cela à l'école mais c'était un sujet auquel il ne s'était pas vraiment intéressé pour l'avoir trouvé trop vague...

Les dieux ont créé notre monde, et les natifs des villages élémentaires continuent de les vénérer, plus par tradition que par véritable foi, répondit le prêtre. Tous ne croient pas en eux, ni en leur existence. Je me souviens que dans le Temple des Vents Occidentaux, il y avait une statue représentant l'un d'eux.
— Tu crois qu'ils existent ?
— Je ne sais pas, pour être honnête. Mon but premier a toujours été de rendre les honneurs à l'Erivaneve, et en tant que prêtre on ne m'en demandait pas plus. C'est à chacun de placer sa foi en ce qu'il veut.
— Et LunaPiair était leur cité..., souffla Krysos en reportant son regard vers l'est.
— Oui, ils y auraient vécu avant de disparaître. Les seules histoires que j'ai entendues à son sujet viennent des Anciens. Mère-Amethys aussi m'en a parlé. On raconte même que celui qui réussirait à monter au sommet de la plus haute tour de la cité pourrait toucher la Lune…
— Toucher la Lune…, répéta Krysos, rêveur.

Ils découpèrent quelques membres du chat sauvage afin de gonfler leurs réserves de nourriture ; la viande gratuite ne devait pas être dédaignée. Les bras chargés de bois, ils revinrent au campement. Amber avait déjà sorti les provisions, elle n'attendait plus que le feu. Les poings sur les hanches, comme à son habitude, elle regarda les deux hommes :

Vous avez traîné en chemin, n’est-ce pas ? Maigre butin…
— Elle est toujours comme ça ou bien c'est juste depuis que je suis là ? demanda Obsidien en riant.
— Si tu arrives à faire abstraction de cela, tu remarqueras que c'est une compagne de voyage plutôt agréable, lui répondit Krysos sur le même ton, en se penchant vers lui.

Les hommes posèrent le combustible et bientôt, une jolie flambée s'éleva dans l'air sombre, sur laquelle vinrent griller des saucisses et du lard. Krysos s'installa à côté de son frère, qui, tout comme lui quelques instants auparavant, avait les yeux tournés vers l'est. Beryl mangea presque distraitement, et pendant toute la soirée, alors qu'Amber avait sorti sa flûte afin de narrer en chantant quelques contes épiques, son attention resta concentrée dans cette direction. Avant d'aller se coucher à ses côtés, Krysos jura même voir ses lèvres bouger, comme si Beryl parlait avec quelqu'un qui se serait trouvé de l'autre côté, sur les contreforts orientaux. Mais bien sûr, aucun son de sortait de la bouche de son frère.

 

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