chapitre4-2(Cinquième Partie)

« Où est dans le ciel l'arbre dont la Lune est le fruit ?... »

Ils attachèrent leurs lamag à l'entrée du village et cherchèrent des yeux une taverne ou une auberge où se restaurer et s'informer. La vie semblait simple et tranquille ici, les gens allaient et venaient en se livrant à leurs occupations quotidiennes. Des enfants jouaient dans les ruelles étroites, et des femmes lavaient leur linge en chantant dans la fontaine de la place publique, impeccablement pavée.

Ce minuscule village ressemblait à Krysopras par certains aspects, mais la paix qui régnait ici n'avait rien à voir avec l'agitation de la ville du sud. Le marché tranquille proposait les mêmes produits que sur tous les marchés de Zyrconia, mais aucune bousculade, aucun cri, aucune course précipitée ne venait l'animer ; les habitants faisaient leurs courses avec placidité, indolence. Le temps semblait s'être arrêté pour eux. Des petits vieux, assis sur des bancs, regardaient la calme vie de la bourgade se dérouler sous leurs yeux, comme ils devaient le faire chaque jour. La forêt de Turtle, dans laquelle le village était à moitié enfoui, ombrageait les allées presque désertes. Cependant, on ne décelait aucun signe d'une quelconque présence impériale.

Krysos se sentit un peu mal à l'aise alors qu'il regardait autour de lui ; il savait que quelque chose n'allait pas, comme un manque, un vide. Il s'apprêtait à se tourner vers Amber pour lui demander la raison de son trouble, quand enfin il comprit : il ne voyait aucun jeune homme ni aucune jeune fille dans ces rues ; aucun adolescent, seulement quelques enfants très jeunes, des adultes déjà âgés et des vieillards. Le mouvement, la gaieté, la vie qu'apportaient d'ordinaire les jeunes gens dans un petit village comme celui-ci demeuraient absents.

Et surtout, il y avait des tortues. Des tortues un peu partout, qui rêvassaient au soleil, ou qui nageaient dans la fontaine. Leurs carapaces rayonnaient comme les toits des maisons, du même bleu profond. Ils durent presque en enjamber une dizaine avant de se retrouver devant la porte de ce qui semblait être une auberge, blottie dans l'ombre de la forêt.

Un homme était occupé à noter quelque chose sur un tonneau devant le bâtiment : sûrement le gérant de l'établissement. Malgré la timidité qu'il ressentait à l'idée d'adresser la parole à un étranger, Obsidien décida de prendre les choses en main, Krysos semblant avoir la tête ailleurs :

Holà, mon brave. Nous sommes à la recherche de quelqu'un qui pourrait nous donner des informations sur ce qui se passe au nord. Peut-être pourriez-vous nous renseigner ?

Le bonhomme, à la face rieuse et aux joues rouges, leur fit un grand sourire et se tapa la bedaine, qu'il avait bien grasse.

Vous n'êtes pas des environs, je parie ! leur dit-il joyeusement. Ici, on ne s'occupe que très peu de ce qui se passe ailleurs, mais en tant qu'aubergiste je me dois de me tenir au courant de ce genre de chose. Vous pouvez m'appeler Thomson. Eh bien, où vas-tu, toi ?

Il avait porté son attention sur une tortue qui se traînait à ses pieds, massive et visiblement somnolente. Elle portait de petites cornes sur la tête, et sa queue était longue et fourchue. Quand il voulut s'en saisir pour la ramener à l'intérieur, elle accéléra sans crier gare et, au grand ébahissement des aventuriers, se mit à grimper au tronc d'un arbre.

Ca alors ! s'écria Amber. Je n'avais encore jamais vu de tortues arboricoles !
— Ce n'est pas une tortue, jeune fille, lui expliqua Thomson, fièrement. C'est un evast, ça ressemble à une tortue, mais cela n'en est pas une.
— Un evast ? continua la jeune barde. J'en ai entendu parler. Il paraît que ce sont des aya.
— Les naturalistes n'en sont pas sûrs. Certains disent qu'ils en sont à cause de leurs yeux rouges, mais les autres ne sont pas d'accord, car ça va à l'encontre de toutes les théories qui qualifient les aya de bêtes féroces. En tout cas, ce ne sont pas des tortues ordinaires, ça c'est sûr. Ils grimpent aux arbres grâce à de toutes petites griffes qu'ils ont sous les pattes.
— Ils sont stupides, ces soi-disant naturalistes, pour penser que ça se limite à ça, se moqua Amber en levant les yeux. Tout le monde sait que ce qui caractérise les aya en premier lieu, c'est la magie qu'ils portent en eux.

Thomson haussa les épaules et leva les mains dans un geste d'impuissance.

Moi, vous savez, les théories scientifiques, je n'y connais pas grand chose. Je ne sais pas si les evast ont quoi que ce soit de magique, en attendant celui-ci va recevoir une correction magique s'il ne descend pas de là.

Il donna un bâton à Beryl qui attendait sagement en silence derrière lui, et le poussa doucement vers l'arbre, dont l'animal avait atteint les premières branches.

Allez-y, mon garçon, l'encouragea le tavernier, délogez-moi cette fichue bestiole de là. Il y a des araignées dans la cave dont je voudrais bien qu'elle s'occupe, et je ne suis pas assez grand pour l'atteindre.

Timide et un peu effrayé, Beryl prit malgré tout son courage à deux mains, et du bout de son bâton, tapota la carapace de l'evast. Celui-ci rentra ses membres dans sa cuirasse, tomba de l'arbre et rebondit sur le sol, où il resta immobile. Thomson le prit sous son bras et rentra à l'intérieur de son établissement.

Ils font ça tout le temps quand on les indispose, expliqua-t-il à Beryl qui tenait toujours son bâton en l'air, soucieux de savoir s'il avait blessé la bête. Aya ou pas, je n'en sais rien, mais si c'est le cas, ce sont les aya les plus froussards de la création ! 

Et il éclata de rire avant de les inviter à entrer.

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