chapitre5-2(Première Partie)

« La mer joint les régions qu'elle sépare... »

 

Thomson leur conseilla d'éviter les monts Zinsc, au nord-est, et de couper par la forêt de Turtle, en prenant le plein nord. Ils firent donc un bon bout de chemin dans l'ombre fraîche des arbres, prenant soin de ne pas trop s'y enfoncer et de garder les champs en vue sur leur droite. Quand ils apercevraient la mer, ce serait le signe que le port d'Akroïth n'était plus loin.

Le groupe avait décidé d'aller au port plutôt que de se rendre directement aux cavernes de l'Oracle Lunaire. Les nouvelles données par Thomson les avait inquiétés, et même Krysos, qui désirait pourtant rencontrer l'Oracle afin d'avoir des réponses au sujet de Beryl, reconnut que ce n'était pas une priorité.

Dans la pénombre des bois, ils découvrirent quelques tortues et s'en régalèrent à leur première halte. Accompagnées des quelques bouteilles de bière de lait de tortue qu'ils s'étaient procurées, cela fit un repas fort agréable. Thomson avait accepté de les leur céder en échange des lamag. Il exportait son breuvage à Akroïth, SolaPiair et jusqu'à Krysopras, et il reconnut que ces animaux lui seraient sans doute fort utiles.

Pendant qu'ils mangeaient, Obsidien demanda à Amber si elle connaissait la situation politique actuelle entre le port d'Akroïth et AguaMarina.

La dernière fois que je m'y suis rendue, les relations n'avaient guère changé, répondit la jeune femme en jetant un caillou dans le feu. Toujours autant de méfiance et d'incompréhension.
— Je m'en doutais un peu. L'ambiance va être tendue là-bas...
— Pour quelle raison ? s'immisça Krysos, curieux.
— Les Akroïans et les Insulaires ne s'apprécient guère, si j'en crois ce que j'ai appris à leur propos, témoigna Obsidien. Et depuis que Diaman est à la tête de l'Empire, cela s'est encore dégradé...

Krysos manifesta son incompréhension par un regard un peu perdu. Amber et le prêtre sourirent en se regardant :

Bon, très bien, je vais essayer de te raconter ce qui s'est passé là-bas, du mieux que je le peux. Amber, si je fais des erreurs, n'hésite pas à me reprendre.

La jeune femme acquiesça.

L'île d'AguaMarina était jadis ouverte à tous, et les ressources de sa baie utilisées autant par les Insulaires que par les gens des terres. Une entente cordiale existait entre eux, et le port d'Akroïth, bien qu'il soit aussi utile pour la navigation en générale, était surtout destiné aux échanges commerciaux entre l'île d'AguaMarina, celle de Greisen, plus au nord-ouest, et la terre. Mais, il y a maintenant une vingtaine d'années, les poissons commencèrent à se faire rares, et la mer, qui n'était pas le premier souci des gens des terres, devint polluée par tout un tas d'immondices que le port rejetait. Les habitants d'AguaMarina finirent par perdre patience devant cette destruction de leur écosystème. Ils envoyèrent des émissaires à Akroïth afin de faire comprendre aux Akroïans qu'ils ne devaient plus pêcher à outrance et déverser leurs détritus dans les eaux.
— Je suppose que les habitants du port l'ont mal pris ? intervint Krysos.
— Pas immédiatement. Ils comprirent dans un premier temps le problème et limitèrent leurs activités dans cette région. Mais depuis la prise de pouvoir de Diaman, les pourparlers ont cessé, et les Insulaires se sont déclarés ouvertement hostiles aux incursions étrangères. S'en remettant au pouvoir de leurs prêtres, ils ont érigé, avec des moyens inconnus, une barrière de récifs dangereuse autour de leur île, dont seuls les Insulaires connaissent les secrets. Aucun bateau ne peut naviguer autour de l'île sans finir par se fracasser contre les rochers à fleur d'eau, coupants comme des lames effilées.
— C'est une bonne protection. Mais aucune défense, aussi efficace soit-elle, ne dure longtemps face à des ennemis déterminés, commenta Krysos, qui pensait aux Pics Volcaniques censés protéger leur village...
— En tout cas, cela n'empêche pas les Insulaires d'organiser régulièrement des incursions dans le port, afin de distribuer des tracts ou de haranguer la foule avec des slogans écologiques, à la limite de l'anti-impérialisme, continua Amber. Dans une ville totalement gouvernée par l'Empire, c'est un acte courageux.
— Courageux ? s'étonna Obsidien, qui n'avait pas connaissance de ces faits. Je dirais plutôt dangereux ! Ne se font-ils pas arrêter ?
— A Krysopras, les gens m'ont parus hostiles à l'Empire, et pourtant ils ne semblent pas en avoir peur..., remarqua Krysos.
— Ne confonds pas les petites villes éloignées du sud avec la métropole d'Akroïth, rétorqua Amber. C'est un port impérial entièrement sous la domination de Diaman et des nobles qui le servent. Les écarts de conduite que l'on peut se permettre à Krysopras ou à Turtle ne passent pas là-bas. C'est pour cela que les Insulaires prennent énormément de risques, mais à ce que j'en sais, ils n'ont pas peur de grand chose.
— Ils ne s'occupent pas de politique, continua le prêtre. Ce qui compte pour eux, c'est leur écosystème. Et la protection de leur Gemme. Si l'Empire tente de s'en emparer, ils se battront sans doute jusqu'au bout, si ce qu'Amber nous dit d'eux est exact.
— Alors nous nous battrons à leurs côtés, si nous en avons la possibilité, décida le jeune guerrier aux cheveux blancs.

Beryl lui secoua la manche pour marquer sa désapprobation. Obsidien sembla méditer cette phrase, le regard lointain et le doigt sur le menton.

Je ne dois allégeance qu'à l'Erivaneve, aucun serment ne me relie à la Gemme de l'Eau, murmura-t-il. Et pourtant... si je peux éviter qu'elle subisse le même sort, je pense que je ferais tout ce que je pourrais... Je n'ai pas réussi à protéger l'Erivaneve, alors je dois faire tout ce que je peux pour que l'Emïamneve ne soit pas volée.
— Tu as le droit de te sentir indigné, Obsidien, lui répondit Amber en lui secouant un peu l'épaule. La Gemme de LazuLapi était ta vie, il est normal que tu sentes l'envie de te venger.
— Justement, non, contra le jeune prêtre en se retournant pour la regarder. Ma caste ne doit pas s'abandonner à ce genre de pensée : même si je peux les comprendre, elles ne doivent pas guider mes actes. Obsidien serra la poignée de son cimeterre. Les prêtres élémentaires ne peuvent ôter la vie que si la leur ou celle d'autres personnes sont menacées directement, pas par vengeance ou sentiment de colère. C'est un principe auquel je dois me tenir.

Krysos se souvint de la première fois qu'il avait ôté la vie. Il revoyait parfaitement le visage convulsé sous le casque doré du soldat qu'il avait tué, gisant à ses pieds. La simplicité de l'acte l'avait tout d'abord étonné, même un peu grisé, mais au bout de quelques cadavres, une sensation nauséeuse l'avait étreint et il s'était écroulé en pleurant, aussi bien sur ses victimes que sur ses proches assassinés... Il avait toujours aimé se battre, mais rien ne l'avait préparé au sentiment de perte absolue que procurait le fait de tuer. Il pouvait comprendre la répugnance que ressentait Obsidien à l'idée de prendre la vie, lui qui ne l'avait encore jamais fait. Cela lui rappelait un amer souvenir de son enfance ; de ce jour où il avait failli tuer un de ses camarades parce qu'il se moquait de Beryl. A cause de son tout nouveau Don, il avait failli le mettre à mort... Il espérait intérieurement que le prêtre ne connaîtrait jamais cette sensation de peur sacrilège qu'il avait endurée lui-même, mais Krysos était devenu bien plus réaliste sur le monde qui l'entourait : s'ils se rendaient à AguaMarina, ils devraient sans aucun doute se battre, et tuer... encore...

Il se leva, et déclama solennellement :

Obsidien, quand on vient frapper à ta porte avec une épée à la main, il faut l'ouvrir avec une épée à la main. Car les morts ne servent à personne. Il vaut mieux tuer que d'être tué, même si c'est dur à admettre...

Obsidien, Amber et Beryl le regardèrent alors, avec sur leur visage une expression de surprise, mais aussi de grand respect. La conversation prit fin. Puis ils décidèrent de se coucher, car la lueur de la Lune illuminait le ciel depuis déjà une bonne heure. Krysos alla rejoindre Beryl, qui avait écouté toute la conversation, enroulé dans sa couverture. Il se laissa tomber près de son frère.

Tu as peur, Beryl ? Ce voyage vers AguaMarina promet de ne pas être de tout repos…

Beryl lui serra la main et sourit tristement.

Je sais, on devait aller à l'est, aux cavernes de l'Oracle, mais je te promets que nous nous y rendront dès que nous en auront fini au nord.

Krysos se tourna alors de l'autre côté et s'assoupit presque instantanément. Mais le jeune muet ressassait encore le récit d'Obsidien. Il comprenait que l'on puisse déployer autant de volonté pour protéger son foyer, mais lui, se sentait-il vraiment chez lui quelque part ? Même à Tigreye, il avait toujours reconnu une distance entre le monde et lui, comme si d'une certaine façon, il avait toujours su que sa maison était ailleurs... Son frère demeurait son seul véritable lien avec les autres, avec ce qui l'entourait. Peut-être était-ce pour cela qu'il ne parlait pas... Il n'en savait pas plus que la prêtresse-mère de l'Air, mais plus il y songeait, plus cela l'embarrassait. Il aurait voulu que l'Oracle puisse répondre à ses questions, là, maintenant, tout de suite, car elles l'empêchaient de trouver le sommeil... Cependant, il finit par venir, et de troublants songes vinrent le peupler...

Cette nuit-là, il rêva qu'il était sur une petite barque perdue sur une mer déchaînée, sans aucune terre en vue ; il criait avec son esprit le nom de son frère, mais aucune réponse ne lui parvenait, à part le hurlement des vagues. C'est alors qu'une grande ombre le recouvrit… et il s'éveilla, en sueur et tremblant de tout son corps.

 

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