chapitre5-2(Quatrième Partie)

« La mer joint les régions qu'elle sépare... »

L'HISTOIRE DE PEARL

C'était une époque où les relations entre l'île et le port demeuraient encore assez bonnes. Les Insulaires venaient y vendre leurs poissons et coquillages, sur le bord des quais. Les échanges étaient amicaux, même si on pouvait déjà deviner la suspicion et le reproche qui prendraient vraiment forme quelques temps plus tard. Les rues du quartier commerçant étaient déjà très fréquentées, ainsi que le quartier ouvrier, avec sa faune habituelle. Même en ce temps-là, il ne faisait pas bon s'y promener… surtout pour une femme seule…

Or, il arriva qu'une jeune femme native d'AguaMarina s'égare dans les ruelles mal famées de ce sinistre district ; elle revenait d'une petit incursion dans les boutiques du port. La vente de son poisson avait bien donné et elle s'était autorisée de petits plaisirs. Elle revenait vers le port quand la nuit tomba très vite ; elle se perdit en chemin et ne sut plus où se diriger. Des voix avinées sortaient des bâtiments sur sa route, et les rues étaient peu éclairées. Elle commençait à avoir peur, et se demandait comment elle pourrait retrouver le chemin de la marina, quand une porte s'ouvrit dans une bâtisse voisine. Quatre hommes en sortirent, se tapant dans le dos et portant des bouteilles à la main. Ils juraient haut et fort, et la jeune femme, inconsciente de ce que des hommes peuvent faire à une femme, se dirigea vers eux, dans l'espoir de leur demander son chemin. Les quatre individus la dévisagèrent des pieds à la tête, la trouvèrent bien belle, et surtout bien seule…

Avant qu'elle n'ait eu le temps de pousser un cri, l'un des hommes l'avait attrapée par la taille et lui avait plaqué une main sur la bouche ; un autre lui avait saisi les jambes. Elle se sentit soulevée de terre, tandis que des mains avides la touchaient partout, la pinçaient, la griffaient, la brûlaient, jusque dans des endroits où on ne l'avait encore jamais touchée… Elle se débattit mais elle fut plaquée au sol, dans une ruelle adjacente, là où les lumières n'éclairaient rien, et bientôt même la Lune et les étoiles disparurent de son champ de vision…

Les râles des hommes, leur odeur de vin, de sueur et de tabac, tout cela l'étourdissait ; elle serra les lèvres pour ne pas crier quand le premier homme commença sa lamentable besogne…

Elle ne sut jamais combien de fois ils la violèrent, mais le lendemain, elle se retrouva dans cette même ruelle, ne se souvenant pas d'avoir dormi. Se relevant péniblement, sans un mot, sans un cri, elle ramassa ses affaires, dont certaines étaient déchirées, et sortit de la ruelle, pour être accueillie par le plein jour. Elle ne reconnut pas la rue dans laquelle elle s'était perdue la veille, mais au soleil, il lui parut plus facile de retrouver le chemin de la marina. Quand ses compagnons la virent arriver, inquiets depuis la veille de ne pas la voir revenir, elle leur raconta qu'elle s'était perdue en chemin et que de gentilles personnes l'avaient accueillie dans leur maison pour la nuit. Elle cacha autant qu'elle pu ses vêtements en partie déchirés, mais ne dit rien de plus. Peut-être avait-elle peur de leur réaction, de leur rejet, peut-être se sentait-elle coupable de ce qui lui était arrivé ? Elle était allée vers ses hommes, c'était sa faute… Les avait-elle aguichés ? Les avait-elle provoqués ? Sûrement… Sinon, comment des êtres humains auraient-ils pu faire une chose pareille ?

Pendant des jours, elle garda le secret. Pendant des jours, elle resta cloîtrée chez elle, ne sortant que pour subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Elle vivait seule, dans sa petite maison en bord de mer, et le bruit des vagues lui suffisait. Elles lui faisaient oublier sa honte, sa blessure, son désespoir… Jusqu'au jour où elle vit clairement, sans aucun doute possible, que son ventre s'arrondissait…

Au début, elle ne voulut pas y croire. Alors elle alla voir la chaman d'AguaMarina. Celle-ci lui confirma qu'elle était bien enceinte. La jeune femme cacha ses larmes, encore ; elle ne parla jamais du père à personne, et d'ailleurs, elle-même ne savait pas qui il était. Elle se cacha de nouveau dans sa maison, se drapa dans son silence, supportant chaque jour un fardeau de plus en plus pesant, aussi bien sur son corps que son esprit ; elle songea même à se jeter, avec son enfant à naître, dans les vagues afin de ne plus avoir à en souffrir. Mais, tout au fond d'elle-même, elle savait que ce bébé n'était pas responsable. Avait-elle le droit de le supprimer sans lui laisser une chance ? Elle finit par se faire à l'idée de devenir mère, malgré les circonstances désolantes qui l'y avait menée. Elle se prit même à ressentir une certaine affection pour son futur enfant, et elle répétait parfois à l'onde triste, lorsque la nuit tombait, les noms qu'elle aimerait lui donner…

Elle mit sa petite fille au monde seule, un soir d'orage. Elle l'appela Pearl, car tout comme l'huître cache sa perle précieusement en elle, elle avait caché sa fille dans son ventre, comme un trésor honteux. Elle avait de fins cheveux bleus et des yeux couleur d'océan. Et la jeune mère l'éleva, car elle le devait : elle avait décidé de la mettre au monde, de la laisser vivre, elle avait donc pour devoir de veiller sur elle.

La petite grandit, elle était jolie comme un cœur, avec ses boucles bleues et sa peau pâle. Sa mère la regardait changer, et au fur et à mesure des années, sa honte reprit le dessus. Le souvenir de son tourment lui revenait la nuit, elle faisait d'horribles cauchemars où elle se perdait dans des ruelles interminables, en sentant des mains brûlantes l'agripper… Son ressentiment ressurgit petit à petit, non tourné vers elle, mais, pour une raison qu'elle ignorait, vers son innocente petite fille.

Vint le temps pour la petite Pearl où tous les enfants, ou presque, deviennent des adultes, et sans même qu'elle s'en aperçoive, son Don était apparu. Un jour, elle revint à la maison en se tenant la tête dans les mains, et elle se plaignit à sa mère qu'elle entendait les gens parler tout autour d'elle, presque sans arrêt. Elle en fut effrayée. Sa mère la consola en lui disant qu'elle n'avait qu'à s'entraîner à contrôler son Don, et qu'ainsi les voix dans sa tête s'éteindraient.

Pearl resta longtemps sur la place du village, assise sur un banc, au milieu de la foule, jusqu'à ce que les pensées de ceux qui l'entouraient ne soient plus qu'un vague murmure. Elle les entendait toujours, mais plus aussi fort, et elle pouvait faire grandir une voix par-dessus les autres afin de l'écouter plus attentivement.

Lorsqu'elle rentrait à la maison, elle racontait ses journées à sa mère, mais celle-ci avait commencé à se désintéresser de sa fille : elle lui préparait ses repas, changeait ses draps, faisait sa chambre, le tout en silence, comme si elle se retenait de parler. Pearl n'avait jamais lu les pensées de sa mère, cela lui avait toujours paru extrêmement mal, mais ce soir-là, sans le vouloir vraiment, elle le fit. Et voici ce qu'elle entendit :

« Si seulement tu n'étais pas née, j'aurai pu oublier… Pourquoi faut-il toujours que je me rappelle de ça dès que tu es dans la pièce ?… Ta présence m'insupporte, pourquoi tu ne pars pas ? Non, je voudrais que tu sois morte ! Par les dieux, tais-toi ! Je suis même sûre que tu lui ressembles ! »

Sa mère la haïssait.

Elle voulait la voir morte.

Elle la considérait comme responsable de tourments dont Pearl n'avait même pas connaissance.

Et Pearl pleura. Et sa mère la réconforta comme si de rien n'était. Cette duplicité était la chose la plus difficile à supporter.

Pearl ne savait pas que sa mère la détestait parce qu'elle était le fruit de son viol, mais elle le subodorait. Elle avait assez entendu sa mère crier dans son sommeil et assez lu ses pensées et ses cauchemars depuis pour le comprendre. Aussi, le jour de ses quinze ans, après trois années de cette vie de mensonges, elle décida de s'enfuir. Elle accompagna un petit groupe d'Insulaires protestataires jusqu'au port et là, prétextant une promenade dans les rues animées, elle se perdit dans la foule, loin de leurs regards.

Les Insulaires la cherchèrent un peu par la ville, ils crièrent son nom, se gardant bien de demander aux Akroïans s'ils n'avaient pas vu une jeune fille aux cheveux bleus. Ils ne la retrouvèrent pas, alors ils repartirent sans elle ; ils avaient sans doute annoncé la nouvelle à sa mère. Quelle avait été sa réaction ? Pleurer, en les traitant de tous les noms ? Ou bien, avec un haussement d'épaules, leur avait-elle dit qu'elle ne leur en voulait pas ? Sa disparition la rendait-elle triste ? Se sentait-elle plus heureuse qu'elle ne soit plus là ? Pearl se posait toutes ces questions quand Beryl s'était assis derrière elle, troublant les pensées de la jeune fille avec les siennes.

Beryl posa sa main sur la tête de Pearl, qui séchait ses larmes. Elle se balançait d'avant en arrière en marmonnant :

Je ne veux plus la revoir… je ne veux plus y retourner… Je ne peux plus écouter ses pensées, je ne veux plus… Elles me font trop de mal… mais j'ai peur… Que vais-je faire ? Où vais-je aller ?

Elle appuya sa tête contre la poitrine de Beryl en continuant sa sombre mélopée. Le jeune muet lui envoya des pensées positives, et Pearl sentit qu'elle commençait à s'endormir, heureuse d‘avoir pu se libérer du poids de son tourment. Alors, bras dessus bras dessous, ils montèrent les marches, fatigués l'un comme l'autre par le récit de la jeune fille.

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