chapitre6-3(Première Partie)

« Toutes les eaux sont couleur de noyade... »

La Conque Dorée grouillait de monde et de bruits au rez-de-chaussée quand Krysos ouvrit les yeux et s'étira. Jetant un œil à côté de lui, il vit Beryl, enroulé dans sa couverture, avec, à côté de lui, la jeune fille avec laquelle il avait discuté la veille. Voir ainsi son frère côte à côte dans un lit avec une fille lui paraissait étrange, et même un peu malsain, même s'il savait bien qu'il ne s'était rien passé… Obsidien était visiblement déjà levé, sa couche étant vide.

Sortant sur le palier, il lança un coup d’oeil en contrebas, dans la salle et vit qu'elle était déjà peuplée de tout un tas de gens qui allaient et venaient, portant des tonneaux, s'asseyant à des tables, criant pour passer commande, jurant au comptoir. Il vit également, déjà assis à une table et sirotant une boisson chaude, Amber et Obsidien en train de discuter. Décidant de laisser Beryl dormir encore un peu, il descendit l'escalier et rejoignit ses amis.

Nous t'avons commandé un chocolat pour le petit déjeuner. Le pain et le beurre ne vont pas tarder, l'informa Amber.
— Beryl dort encore ?
— Oui, je vais le laisser un peu, et puis ça nous permettra de discuter de ce que nous faisons aujourd'hui.
— Je suis resté sur mon plan, dit Obsidien en s'accoudant à la table. ça me paraît le meilleur. Toi et moi, Krys.
— Ca me va, répondit Krysos. Si Amber me promet de bien veiller sur Beryl.
— Ne t'inquiète pas, et puis, il aura deux femmes pour lui tout seul, il devrait être bien content !
— Comment sais-tu ?…
— C'est Obsidien qui m'a dit qu'ils s'étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, comme c'est attendrissant…
— Ce n'est pas vraiment ce que j'ai dit…
— Bref, nous serons aux petits soins pour lui, tu as pas à t'en faire, conclut Amber. Tu ferais mieux de t'inquiéter pour toi…
— Comment cela ? l'interrogea Krysos.
— Et bien, comment allez-vous embarquer ? Vous ne pouvez pas simplement vous présenter là-bas et dire « excusez-moi, nous aimerions monter à bord afin de prévenir vos futures victimes du danger que vous représentez » !
— Ils embarquent aussi de la cargaison, intervint Obsidien. J'ai vu qu'ils transportaient des tonneaux hier, on pourrait s'y cacher.
— Bonne idée, apprécia Krysos. Je suis partant. Amber, tu saurais retrouver le chemin que tu nous as fait prendre jusqu'aux docks hier ?
— Pas de problème, mais avant avale quelque chose : on ne part pas au combat l'estomac vide.

Une serveuse se dirigeait vers eux avec un plateau chargé de pain, de beurre et de deux tasses de chocolat chaud. Pendant qu'Amber et Obsidien beurraient leurs tartines, Krysos avala une bonne gorgée du breuvage qui lui fit un bien fou. En levant la tête, il vit Beryl et son amie, les yeux encore embués de sommeil, qui descendaient les marches. Il leur fit signe. Les deux nouveaux amis s'installèrent à la table et Beryl vida presque d'un trait sa tasse fumante. Pearl, ne sachant pas quoi faire dans un premier temps, se saisit timidement d'un morceau de pain, et, voyant qu'Obsidien lui souriait, elle s'enhardit et commença à le manger. Elle semblait assez timide et distraite, aussi personne ne voulut l'indisposer en lui posant des questions. Elle tournait la tête de droite et de gauche, comme si elle prêtait l'oreille à ce qui se disait aux tables voisines.

Le déjeuner terminé, le groupe paya l'addition et les chambres, et sortit au grand jour, dans les rues animées du port d'Akroïth. Krysos ajusta son épée de feu à son côté, et se tourna en direction de la mer. Les fumées, qui avaient hier embrumé la ville, semblaient s'être arrêtées, et le soleil était plus éclatant que jamais. Il se tourna vers son frère :

Tu sais ce qu'on a dit, Beryl ?

Cela ne plaisait pas beaucoup à Beryl de savoir que Krysos serait livré à lui-même, sans compter qu'il allait sûrement encore se battre…

Bon, et bien, les amis, direction le port impérial ! AguaMarina nous attend !, s'écria Krysos, plein d'entrain.

Pearl, qui, jusqu'à présent, s'était tenue derrière Beryl, aussi muette que lui, se mit à trembler de tout son corps ; ses yeux exorbités rendaient son visage encore plus pâle et creusé. Sa main, qui tenait la tunique du jeune muet, s'agitait de façon convulsive, et des larmes commencèrent à couler sur ses joues. Remarquant son attitude inexplicable, le groupe suivit la direction de son regard fixe qui ne cillait plus. D'un angle de la rue venait de surgir trois hommes et une femme, qui agitaient en l'air des feuilles de papier vert, les fourrant parfois avec force dans les mains des passants. Leurs vêtements indiquaient clairement qu'ils n'étaient pas du port : ils portaient de larges pantalons de pêcheurs bleu foncé et des bandeaux torsadés ceignaient leurs fronts. Des tatouages complexes ornaient leurs bras et leurs épaules. Ils se dirigeaient lentement mais sûrement vers La Conque Dorée.

Pearl poussa un petit cri, lâcha la tunique de Beryl et commença à reculer dans la foule. Le muet lui demanda ce qui n'allait pas, et elle répondit, entre deux sanglots :

Ils sont venus me chercher ! Ils vont me ramener là-bas ! Jamais ! Plutôt mourir ! Ne leur dites pas que vous m'avez vue !

Et, en quelques secondes, elle disparut dans la foule bigarrée et indifférente. Beryl voulut la poursuivre pour tenter de la rassurer, mais Krysos le retint par le coude :

Inutile, tu risques de te perdre aussi si tu t'éloignes. Je ne sais pas trop quel était son problème mais je crois que ce n'est plus le tien désormais. J'espère qu'elle s'en sortira seule. Nous devons nous hâter, le bateau ne nous attendra pas.

Beryl, une expression de profonde tristesse sur le visage, suivait la foule des yeux, dans l'espoir d'apercevoir un reflet de soleil sur une chevelure bleue, mais il eut beau scruter de toutes ses forces, il ne vit pas un signe de la jeune fille.

C'était sans doute une gentille fille..., intervint Obsidien, navré de ne pas avoir eu le réflexe de la retenir. Je suis désolé, Beryl, mais nous ne pouvons pas la chercher...

Son attention se fixa alors sur le groupe d'Insulaires - car ils en étaient sans aucun doute - qui avançait vers eux.

Krys, c'est peut-être notre chance. Si nous réussissons à les convaincre de notre bonne foi, ils pourraient nous emmener sur l'île.
— Abordons-les alors, acquiesça Krysos en faisant quelques pas dans la foule.

La jeune femme de la bande leur mis d'office dans les mains une liasse de tracts sur lesquels on pouvait lire des slogans écologiques. Krysos, un peu gêné et ne sachant pas quoi en faire, en rangea une partie dans sa poche. Il arrêta la femme d'une main sur l'épaule.

Nous sommes de tout coeur avec vous, votre combat est légitime, mais il faut que vous sachiez qu'un autre combat se prépare, que vous ignorez peut-être..., expliqua-t-il le plus rapidement possible. L'Empire s'apprête à aborder à AguaMarina. Ils vont venir voler la gemme de votre Temple.

Les Insulaires, dont les visages étaient graves et l'expression sévère, se regardèrent tour à tour, semblant ne pas comprendre ce qu'on leur racontait. Puis un des hommes pris la parole :

Nous le savons, et quoi qu'ils viennent chercher là-bas, ils seront bien accueillis. Nous savons nous défendre.
— Emmenez-nous avec vous sur votre île, intervint Obsidien, en se plaçant à côté de Krysos. Nous vous serons sûrement utiles. Nous venons nous aussi de villages élémentaires qui ont subi l'assaut de l'Empire.

La femme s'esclaffa d'un ton dédaigneux :

Vous emmener à AguaMarina ? Cela est exclu. Aucun étranger n'a posé le pied sur notre île depuis des années.
— Et vous pourriez bien être des espions de l'Empire, rien ne nous oblige à vous croire, s'interposa un des trois hommes. Quand bien même vous seriez ce que vous dites, deux ou trois hommes de plus ne changeront rien à la donne. Laissez-nous régler nos problèmes.

Et les Insulaires continuèrent leur route sans plus de politesse. Amber, qui avait assisté à la scène de loin, les rejoignit et posa ses bras sur les épaules des deux jeunes hommes, interloqués par le refus qu'ils venaient d'essuyer.

Coriaces, hein ? apprécia-t-elle. Ils ont un caractère bien trempé et ils sont très méfiants, je vous l'avais dit.
— Nous n'avons plus qu'à nous en tenir à notre plan, dit Krysos, déçu. Amber, mène-nous au quai impérial.

Et il saisit la main de son frère afin que celui-ci suive le mouvement, le regard de Beryl étant toujours concentré sur la foule tumultueuse. Il se prépara mentalement aux adieux déchirants qui allaient sans doute avoir lieu.

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