chapitre6-3(Seconde Partie)

« Toutes les eaux sont couleur de noyade... »

Les marins suaient à grosses gouttes sous le soleil de plomb en transportant les lourdes caisses et les tonneaux dans la cale du navire. Ce qu'ils pouvaient bien contenir, aucun ne le savait, mais ils étaient rudement lourds. En les balançant mollement, on pouvait entendre comme un léger bruit de roulement à l'intérieur, comme de gros grains de céréale glissant les uns contre les autres.

Les hommes du port allaient et venaient dans la cale, une cale vraiment étrange, encombrée de tout un tas de poutrelles métalliques qui se croisaient et s'entrecroisaient à l'intérieur de la coque, tout aussi étrange elle-même… Aucun d'eux ne posait de question, on les payait pour cela, et de toute façon l'eussent-ils fait qu'ils n'auraient sans aucun doute pas compris : c'était un bateau d'un nouveau genre, voilà tout, fait pour affronter les redoutables récifs des côtes d'AguaMarina, le fruit de plusieurs années de recherches de l'Empire en matière de métallurgie et de minéralogie. Aucun de ces braves hommes n'aurait craché sur son salaire pour satisfaire sa curiosité.

Un seul des hommes présents sur le pont savait ce que représentait cet impressionnant édifice flottant, et les sacrifices qu‘il avait coûté... Sa cape dorée ondoyait au vent et son visage était à moitié masqué par la visière de son casque d‘argent, aux délicat entrelacs d'or. Il caressait d'une main lente la barre en bois précieux, sous les yeux du capitaine silencieux, qui attendait les ordres. Son regard semblait perdu dans de lointaines pensées, ou de vagues souvenirs, tandis qu'il songeait à ce qui allait peut-être se produire si cela se passait mal là-bas… Il pensait aux morts inévitables, à la destruction, à la peur, à la haine… Il voulut chasser ces pensées de son esprit, mais le souvenir d'autres morts, d'autres cris, d'autres cadavres s'imposa alors à lui… Il les dispersa momentanément d'un revers de main mental.

Le capitaine, derrière lui, s'agita un peu et se décida enfin à lui parler :

Général Wavell, les hommes ont fini de charger la cale, donnez-vous l'ordre d'appareiller ?

Le dénommé Wavell leva le visage vers les voiles bleues et grises du navire encore ferlées, frappées au blason d'Akroïth, et prit une grande bouffée d'air avant de répondre :

Allez-y, capitaine, c'est vous qui commandez sur ce navire, donnez l'ordre quand vous le jugerez bon.

Le capitaine se retourna donc vers ses matelots :

Levez l'ancre, déployez les voiles, cap au nord !

Les voilures majestueuses se déployèrent alors et un vent du sud vint les gonfler immédiatement. Le navire commença à se détacher des docks impériaux dans un fort bruit métallique qui se fit entendre dans tout le port et s'arrêter momentanément les joyeux visiteurs des rues marchandes.
Le monstre flottant s'éloigna sur la mer, inconscient des passagers clandestins qu'il transportait dans son ventre…

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