chapitre7-2(Première Partie)

« Tout est musique ; un tableau, un livre, un voyage ne valent que si l'on entend leur musique... »

 

Après la submersion de l'île, les vagues avaient décidé de s'attaquer au port. Les barques des Insulaires, légères et maniables, flottèrent tant bien que mal à la surface des flots déchaînés, comme de petites brindilles portées par la houle. Mais certaines furent englouties. S'aplatissant du mieux possible au fond de leur embarcation, les passagers qui entouraient Krysos et Obsidien s'accrochaient à tout ce qu'ils pouvaient afin d'opposer le moins de résistance possible aux éléments. Le poids du moine géant fut un atout dans ce cas précis, car il stabilisait parfaitement la barque et celle-ci ne tanguait pas autant qu'elle l'aurait dû.

Krysos jeta un œil par-dessus bord et n'en crut pas ses yeux : ils étaient au sommet de la vague, une vague haute de plusieurs mètres, ce qui lui permettait d'observer le port d'un point de vue privilégié ; les citadins couraient en tout sens sur la promenade du bord de mer, certains montraient la vague du doigt, d'autres restaient sur place, paralysés par la terreur. Tout autour de Krysos, noyés par le déluge surnaturel, des coques, des quilles, des mâts par dizaine émergeaient de l'eau : les bateaux de plaisance des citadins amarrés dans la marina s'étaient retrouvés pris dans la tourmente eux aussi.

Krysos vit avec horreur se rapprocher avec une rapidité croissante les quais de pierre du port ; ils allaient s'y fracasser. Le grand navire impérial avait déjà rejoint son quai personnel et l'équipage se hâtait de quitter le monstre en perdition. Puis la vague commença à retomber… Sa vue se troubla soudainement : Obsidien venait d'ériger autour de leur barque un bouclier venteux, espérant sans doute atténuer la violence de la collision. Krysos se tassa au fond de l'embarcation, fermant les yeux, attendant le choc.

Il fut terrible : les bateaux de la marina s'écrasèrent sur les murs de pierre des quais, d'autres voltigèrent dans les airs pour atterrir plus loin dans la ville ; le monstre flottant de l'Empire défonça le ponton auquel il était lié par une fine passerelle et sa coque se fendit cette fois ; les petites barques Insulaires réussirent en grande partie à se déposer avec une relative douceur sur les quais sans subir de dommages, grâce à leur maniabilité et leur légèreté ; mais certaines manquèrent leur but et se fracassèrent contre la pierre. La barque de Krysos fut de celles-là. Sonné par le choc, le jeune homme se mit à nager, à l'exemple des autres rescapés. Ils atteignirent tant bien que mal les marches qui menaient aux quais, encore étonnés d'avoir survécus, le souffle court, les membres endoloris.

Krysos se releva tant bien que mal et avisa les alentours immédiats : des citadins détalaient tout autour de lui en hurlant, des bâtiments étaient à moitié détruits, écrasés par le poids des bateaux qui leur étaient tombés dessus ; tout le monde pataugeait dans plusieurs centimètres d'eau, la quasi-totalité des rues d'Akroïth étant inondées. On entendait des cris, des appels, des gémissements… Des enfants pleuraient en appelant leurs mères, des mères criaient, en larmes, cherchant leurs enfants. La joyeuse insouciance qui avait jusqu'à présent régné dans cette ville avait soudainement fait place au chaos le plus total.

Obsidien apparut dans le champ de vision de Krysos ; il aidait le vieux chef du village à tenir sur ses jambes flageolantes. Le moine géant avait lui aussi réussi à s'extirper de l'eau, ainsi qu'Agata, qui soutenait l'homme dont il ne connaissait pas encore le nom, mais qui avait visiblement été banni d'AguaMarina. En tout, une trentaine d'Insulaires avaient survécu à la catastrophe. Ils se tenaient sur les quais, tremblants, serrés les uns contre les autres, les hommes, les femmes et les enfants ; ils sentaient qu'ils n'étaient pas dans leur élément et craignaient les réactions des habitants d'Akroïth quant à leur présence. Allaient-ils les accuser d'avoir causé cette désolation ?…

Une silhouette familière accourut vers Krysos ; sa longue chevelure rousse ne laissait guère de doute sur son identité. Amber se jeta presque littéralement dans ses bras, hors d'haleine :

Qu'est-ce qui s'est passé ?! souffla-t-elle. Nous avons vu une grande vague surgir du nord, alors nous nous sommes précipités avec Beryl à La Conque Dorée, mais la moitié du bâtiment a volé en éclat !

Beryl arriva derrière Amber, essoufflé lui aussi, et Krysos le prit dans ses bras.

Tu n'as rien, Beryl ? Tout va bien, je ne suis pas blessé, juste un peu désorienté.
— Alors, vous racontez ? » interrogea Amber en se tournant vers Obsidien.

Krysos nota avec une certaine satisfaction qu'elle ne s'était pas jetée dans ses bras, à lui…

Nous n'avons pas le temps pour l'instant, répondit-il, si nous restons trop longtemps ici, les troupes impériales vont venir s'en mêler.

Les Insulaires survivants s'étaient faits silencieux ; les citadins les regardaient, interloqués, visiblement aussi choqués qu'eux par les évènements. Puis, certains des autochtones prirent l'initiative de se diriger vers le groupe, les mains tendues, avec des voix pleines de sollicitude, demandant s'il y avait des blessés, s'ils pouvaient les aider. Les Insulaires furent plus que surpris de cet accueil : les citadins ne leur jetaient pas des pierres en les invectivant, les rendant responsables de leurs malheurs, mais au contraire les accueillaient à bras ouverts, comme s'ils s'étaient rendus compte de leur part de responsabilité dans tout ceci. AguaMarina n'était plus visible à l'horizon et beaucoup d'entre eux avaient dû comprendre très vite que l'Empire s'était rendu coupable d'un génocide.

Des enfants en pleurs furent enveloppés de couvertures amenées en toute hâte, des blessés furent transportés sur des brancards d'urgence dans des bâtiments secs afin de recevoir les soins appropriés ; un garçon du port réconfortait de ses mots une vieille Insulaire en larmes qui avait eu bien de la chance de survivre à la traversée, tandis que les hommes des deux peuples organisaient tant bien que mal les secours. Pour la première fois depuis de nombreuses années, les habitants d'AguaMarina et d'Akroïth marchaient ensemble pour tenter de survivre.

Aucun signe de mouvement impérial : les soldats devaient eux aussi se remettre difficilement de l'attaque des flots. Cela fit bien l'affaire de Krysos : il lui fallait absolument mettre certaines choses à plat avant de décider de faire quoi que ce soit.

Le chef du village et l'homme inconnu se tenaient face à face, enveloppés de couvertures. Le chef avait une expression sévère en regardant son vis-à-vis.

Syen, pourquoi es-tu revenu ? lui demanda-t-il. Tu as été banni à vie du village, ton retour ne peut signifier que ta mort.

Le dénommé Syen, le banni, baissa la tête mais répondit tout de même :

Quand j'ai vu ce groupe arriver à Akroïth, j'ai tout de suite su qu'ils n'étaient pas des aventuriers ordinaires ; les oiseaux m'ont rapporté certains de leurs exploits. Alors je les ai suivis dans la ville afin de savoir ce qu'ils avaient l'intention de faire. Quand j'ai compris qu'ils avaient l'intention d'aller à AguaMarina afin d'empêcher l'Empire de semer le chaos, je les ai suivis à bord du bateau. Il regarda Krysos. Je me suis aussi caché dans un tonneau.
— Mais tu n'en avais pas le droit ! s'insurgea le chef, faisant tomber sa couverture à terre. Nos règles sont claires ! Les bannis ne doivent pas revenir ! As-tu oublié la gravité de ta faute ?!
— Non, je m'en souviens chaque jour, répondit Syen, toujours le regard baissé. Mais je me suis dit que si mon Don pouvait apporter la mort, peut-être pouvait-il aussi protéger des vies. Je voulais… me racheter… Mais je sais que ce n'est pas suffisant…

Syen se détourna du chef et Agata prit la parole.

Je ne sais pas exactement de quoi vous parlez ; visiblement vous faites allusion à des évènements trop anciens pour moi, mais quoi qu'il en soit, Syen… Syen, c'est bien cela ? Il a fait ce qu'il a pu pour protéger le village et nous devons le traiter avec respect pour cela.
— Mère Agata, à présent tu es la prêtresse-mère d'AguaMarina, bien qu'AguaMarina ne soit plus. Tu te dois de respecter nos traditions…
— Je les respecte, ancien, répondit la jeune femme en posant à terre la pointe de son grand arc. Mais les choses sont différentes à présent. Nous devons aussi nous adapter aux changements de situation. Et c'est pourquoi, bien que je sois la prêtresse-mère et que mon devoir soit de demeurer avec mon peuple, je demande la permission d'accompagner ce groupe d'aventuriers dans sa tentative de reprendre les Gemmes Elémentaires à l'Empire.
— Tu n'es pas sérieuse, Agata ! s'écria une femme portant un enfant dans ses bras. Tu ne peux pas nous abandonner au moment où nous avons le plus besoin de toi !
— L'Emïamneve a aussi besoin de moi. Et il y a d'autres prêtres ici qui peuvent veiller sur vous et vous guider. En tant que prêtresse-mère, je peux désigner une intérimaire pour me remplacer temporairement. Laur, je te désigne comme ma remplaçante. »

Une femme d'un certain âge, habillée en prêtresse, hocha la tête, comme à contrecoeur. Agata regarda le vieux chef dans les yeux.

Ma décision est prise.
— Et la mienne également.

Le grand moine au crâne chauve s'était avancé lui aussi. On s'écarta pour lui faire de la place.

Je n'ai pas pu arriver à temps pour empêcher cela. C'est une très grande faute avec laquelle je ne pourrais vivre sans tenter de la réparer. Je ne pourrais regagner mon honneur qu'en ramenant la Gemme après avoir châtié son voleur.

Krysos s'immisça dans le groupe en agitant les mains.

Attendez un peu, vous deux, nous pouvons avoir notre mot à dire tout de même ?
— Nous ne serons pas un poids pour vous, dit Agata en lui souriant. Nous savons nous battre. Moi avec mon arc et Sappir avec ses poings.

Pour ponctuer sa phrase, le moine Sappir fit craquer ses phalanges. Obsidien s'avança à son tour.

J'accepte votre proposition. J'ai pris la route pour les mêmes raisons que vous et je sais donc mieux que quiconque le besoin urgent que vous ressentez à retrouver votre Gemme. Il se tourna vers Krysos. Des renforts supplémentaires ne seraient pas de refus, Krys.
— Et bien, si personne ne voit à y redire…

Il se tourna vers Amber qui se contenta de lever les yeux aux ciel en écartant les mains dans un geste d'impuissance. Interrogeant Beryl des yeux, il sentit que son frère n'était pas opposé à la présence des deux prêtres.

Si je puis aussi me permettre…

Syen se plaça de nouveau au centre de l'attention de tous.

Je voudrais vous accompagner moi aussi. Peut-être qu'au terme de mon voyage, je trouverai un moyen de racheter mes fautes.
— Eh là ! Ca fait beaucoup de monde d'un seul coup ! s'exclama Amber en riant.

Mais elle n'eut pas le temps de rire plus longtemps. Des soldats impériaux débouchèrent au pas de course sur la promenade du bord de mer. Aussitôt, les Insulaires tentèrent de se disperser, tandis que les citadins, dans un incroyable sursaut de rébellion, se mirent à lancer en direction des soldats des projectiles divers afin de les repousser. On entendait des cris de haine :

« Vous ne leur avez pas fait assez de mal !? »
« Laissez ces gens tranquilles ! »
« Ils n'ont pas d'armes ! Ils sont sans défense, bande de lâches ! »

Agréablement surpris de cette couverture inespérée, les Insulaires se réfugièrent dans les ruelles et les maisons proches ; d'autres restèrent sur place afin de combattre leurs ennemis : les Insulaires ne se lassaient jamais de se battre pour protéger leur liberté. Profitant de la foule en mouvement, le groupe d'aventuriers se mit à courir vers le sud en direction de la sortie de la ville. Agata, Amber, Syen et Obsidien avaient déjà détalé ; Krysos s'attarda un instant en arrière afin de prendre Beryl par la main pour l'entraîner dans la fuite ; mais la main de son frère glissa de la sienne : Beryl avait trébuché sur un corps allongé. Il se releva tant bien que mal mais pas assez vite ; une main puissante bardée de fer l'avait saisi au col de sa tunique, la déchirant presque, et une douleur cuisante lui parcourut le corps : une lame acérée lui avait impitoyablement labouré le dos. Beryl s'écroula pour de bon cette fois, assommé par la souffrance.

Krysos, fou de rage, se plaça entre son frère et le soldat qui avait été bien imprudent de s'en prendre à lui ; il le décapita purement et simplement. Se penchant jusqu'à terre, il tenta de relever Beryl, mais celui-ci n'arrivait même plus à marcher, ses jambes ne le soutenant plus. Au moment où d'autres soldats se précipitaient vers eux, une paire de grandes mains s'empara de Beryl : niché dans les bras du moine Sappir, le jeune muet ressemblait vraiment à un tout petit enfant. Le colosse, sans dire un mot, fit volte-face pour suivre les autres. Agata tirait des flèches au-dessus de leur tête afin de couvrir leur fuite, et fit tomber quelques assaillants.

Ils remontèrent les rues submergées du port, croisant ici et là des bateaux de plaisance, en plein milieu du chemin, comme si une espiègle main de géant les avait posés là, tels des jouets abandonnés dans une chambre d'enfant. Des citadins essayaient tant bien que mal d'écoper un maximum d'eau de leurs demeures ; un pauvre petit chat, qui avait trouvé refuge sur une table, allait au gré des flots en miaulant ; une petite fille errait en pleurant, serrant contre elle un lamag en peluche… Toutes ces personnes avaient besoin d'aide, et ce fut à contrecœur que les aventuriers durent se forcer à ne pas les regarder afin de s'échapper le plus vite possible. Ils entendaient derrière eux la course difficile des soldats en armure, qui pataugeaient d'ailleurs plus qu'ils ne couraient. Ils prirent bientôt une avance considérable sur leurs poursuivants.

Le sang de Beryl se mêlait à l'eau qui se faisait de plus en plus rare à mesure qu'ils avançaient vers le sud. Krysos s'inquiétait de la gravité de la blessure, sans compter qu'il partageait la douleur que son frère ressentait. Beryl semblait s'être simplement évanoui. Enfin, les portes de la ville furent en vue ; ils s'y précipitèrent tous, avant qu'un garde un peu trop zélé n'ait l'idée de les refermer.

Se pensant dans l'immédiat hors de danger, ils s'arrêtèrent et soufflèrent un peu. Beryl remua un peu dans les bras de Sappir, et gémit dans son inconscience. Le dos de sa tunique était poisseux de sang, et le liquide écarlate s'écoulait sur les bras du moine impassible.

Il faut trouver un médecin ou un guérisseur au plus vite ! s'alarma Krysos. Il perd du sang ! Agata, tu es prêtresse ! Tu peux faire quelque chose ?!
— J'ai des connaissances de chamane et ma science se limite à l'art des plantes, répondit la jeune femme, observant l'estafilade. Mène-moi à un endroit où poussent des herbes médicinales et je pourrais peut-être faire quelque chose. D'ici là, Sappir fera ce qu'il peut afin d'endiguer l'hémorragie ; tiens-le de cette façon, voilà, indiqua la prêtresse à son compagnon, ainsi il saignera le moins possible.

Ils reprirent leur route, en marchant cette fois, mais non moins pressés par le temps. Lorsqu'ils longèrent de nouveau les monts Zinsc, Syen mit ses mains en porte-voix et poussa un étrange croassement à l'adresse des plus hautes cimes. Une nuée d'oiseaux noirs s'envola alors en piaillant au loin, comme en réponse. Krysos le regarda avec une question dans les yeux :

Je disais adieu à mes amis les oiseaux. Cela fait maintenant plus de cinquante ans que je vis dans ces montagnes et leur compagnie m'a été des plus heureuse.
— C'était toi qui nous observait de là-haut alors, fit remarquer le jeune homme. Ton regard est des plus perçants si nous avons pu le sentir de là où nous étions.
— Vivre en paria façonne plus d'une aptitude. Pour survivre, j'ai dû très vite développer ce genre de talent.
— C'est un Don très utile.
— Si seulement mon Don avait été de pouvoir voir de loin, ma vie aurait été bien différente. Ce n'est pas le cas malheureusement…

Syen s'interrompit quelques instants et Krysos attendit qu'il reprenne la parole de lui-même. Voyant que cela ne venait pas, le jeune homme se hasarda :

Pourquoi as-tu été banni, Syen ? Tu ne m'as pourtant pas l'air mauvais…

Le vieil homme à la barbe et aux cheveux hirsutes prit un moment avant de répondre. Son ton était lointain, chargé d'ans et de mauvais songes :

Je suis un criminel…

 

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