chapitre7-2(Seconde Partie)

« Tout est musique ; un tableau, un livre, un voyage ne valent que si l'on entend leur musique... »

 

L'HISTOIRE DE SYEN

« J'avais douze ans à l'époque. Je vivais à AguaMarina avec mes parents, et bien que je n'avais ni frère ni sœur, je ne me sentais pas seul car j'avais beaucoup d'amis. Je passais beaucoup de temps avec eux à jouer sur la plage, ou à nager au large des côtes. C'était une époque où les Insulaires ne vivaient pas totalement coupés du reste du monde et parfois des bateaux du continent venaient croiser dans nos eaux, chargés de produits merveilleux qu'ils échangeaient dans nos marchés.

« Comme tous les enfants de mon âge, je ne savais pas vraiment ce que cela faisait de posséder un Don et de vivre avec. On m'avait plus d'une fois expliqué qu'on ne pouvait pas savoir à l'avance quand un Don se déclenchait et la nature qu'il aurait, donc je ne m'en souciais pas tant que cela, même si j'avançais en âge. Un de mes amis avait eu son Don à l'âge très précoce de dix ans et il s'amusait à nous en faire la démonstration dès qu'il le pouvait : il faisait pousser ses cheveux assez longtemps pour que nous puissions tous nous en faire un manteau, et nous retournions alors au village ainsi pour faire peur aux gens que nous croisions. Je les vois encore partir en courant, criant : « Un monstre marin nous attaque ! Un monstre aux horribles cheveux filasses ! » C'était le bon temps.

« Tous mes amis eurent leur Don aux environs de leurs douze ans, mais moi, j'étais à la traîne. Je finis même par me dire que je n'en aurais peut-être pas, que ce n'était pas grave, mais ma mère m'envoya consulter la chaman du village afin de savoir ce qui retardait ma croissance. La chamane rassura ma mère en lui disant que les Dons se manifestaient parfois tard et qu'il ne fallait pas s'inquiéter. Moi, je ne comprenais pas leur inquiétude, je ne voyais pas de problème au fait de ne pas avoir de Don tant que j'avais des amis qui, eux, en avaient et avec lesquels je pouvais jouer.

« Mais j'approchais alors de mon treizième anniversaire, et je sentis que quelque chose autour de moi changeait ; mes amis m'évitaient de plus en plus, ils se parlaient à voix basse quand ils pensaient que je n'écoutais pas et trouvaient des prétextes ridicules pour éviter de jouer avec moi. Je me sentais… mis à l'écart, comme si j'étais différent d'eux. Je racontais à ma mère ce qui m'arrivais, et elle prit un air désolé en me serrant dans ses bras. Elle me répétait : « C'est parce que tu n'as pas encore de Don, Syen. à ton âge, la plupart des enfants en ont un, et ils te considèrent ainsi parce que pour eux ce n'est pas normal… Mais je sais que tu auras un Don un jour, ne t'inquiète pas, cela ne durera pas… »

« Même les adultes commençaient à me regarder d'un mauvais œil, comme si j'étais un monstre ou un sombre présage. Je me sentais de plus en plus oppressé par leurs regards appuyés, qu'ils ne cherchaient même pas à dissimuler, comme si j'étais incapable de ressentir la gêne et la honte qu'ils m'occasionnaient.

« Puis ce jour arriva... J'étais allé boire à la grande citerne à ciel ouvert tout au bout du village, où tout le monde venait se fournir en eau potable. Je n'avais pas noté tout de suite que l'eau avait un goût inhabituel, car son goût changeait souvent en fonction du temps qu'il faisait, et du coup, cela ne m'a pas paru étrange. Je bus normalement, dans mes mains, et rien de notable ne se passa. Ce n'est qu'un peu plus tard que la tragédie dont je fus l'auteur frappa…

« Il faut que vous sachiez que les habitants d'AguaMarina sont totalement allergiques à tout liquide autre que l'eau, particulièrement à l'alcool. Cette allergie est d'ailleurs en partie la cause de l'autarcie que le village s'est imposée, car les gens du continent apportaient souvent de l'alcool avec eux et en faisaient parfois boire aux Insulaires. La plupart du temps, ils n'y touchaient pas, et les étrangers ne pensaient pas à mal car pour eux l'alcool est souvent source de joie, mais quand cela arrivait, il y avait des morts : une seule goutte d'alcool peut rendre un Insulaire malade pendant des mois ; une rasade le tue sur-le-champ.

« Il était nécessaire que vous le sachiez afin de comprendre ce qui se passa par la suite. Quelques heures seulement après mon passage à la source, des cris se firent entendre dans tout le village. Mes parents sortirent en toute hâte afin de voir ce qui se passait, et moi aussi, intrigué, je sortis pour voir. Il y avait un attroupement près de la citerne et j'entendais des femmes pleurer en se lamentant pitoyablement. Quand j'eus réussi à me faufiler parmi la foule jusqu'au premier rang, je vis ce qui causait tant d'affliction : étendus sur le sol, à moitié affalés sur la margelle de la source, il y avait trois petits corps immobiles ; je connaissais deux d'entre eux, qui avaient été mes camarades de jeux. Leurs mères se couvraient le visage de sable et se meurtrissaient la face avec des cailloux dans leur douleur.

« Je ne compris bien évidemment pas ce qui se passait. Trois enfants étaient morts et je ne savais pas pourquoi. Mais ils étaient morts près de la citerne, tous les trois en même temps, sans même avoir eu le temps de s'en rendre compte, et le chef du village de l'époque ne mit pas longtemps avant d'en déduire que c'était lié à l'eau. Il fit venir la prêtresse-mère et l'implora de découvrir la cause de ce malheur. Avait-on empoisonné l'eau que ses pauvres petits avaient bu ? La prêtresse-mère se pencha au-dessus de la margelle et sembla inspecter la surface de l'onde immobile. L'eau avait toujours la même couleur, mais elle fronça le nez : son odeur était différente. Elle y plongea ses doigts et les porta à son visage. Sachant à quoi elle s'exposait mais décidée à accomplir son devoir, elle les lécha délicatement. Aussitôt, elle se sentit mal et vacilla, tombant dans les bras des deux prêtres qui l'assistaient. Elle se mit à frissonner, puis à transpirer, mais parvint à articuler ces quelques mots : « Cette eau est maudite. Mortelle. Personne ne doit plus en boire. Jamais ! Quelqu'un ici à un Don maudit ! Quelqu'un ici à transformé cette eau en alcool mortel ! » Puis elle s'évanouit.

« Personne à AguaMarina ne savait qui pouvait avoir un tel Don, et j'attendais le mien depuis si longtemps qu'il ne vint à l'esprit de personne que cela pouvait être moi. Moi-même je ne l'imaginais pas. Mais je savais avoir bu à cette eau. Je savais que l'eau avait eu un goût bizarre, inhabituel, et qu'elle m'avait même légèrement brûlé la langue. Et tout au fond de moi, je sus. Mais je ne dis rien. J'étais absolument désolé pour ces enfants de ce qui s'était passé, mais je n'étais pas parfaitement sûr que c'était moi, après tout. Cela pouvait être quelqu'un d'autre…

« Quelques jours passèrent pendant lesquels je ne dormais plus : je voyais toujours dans mes rêves les visages tordus de douleur des victimes, leurs mains impuissantes battant l'air, leurs voix étouffées dans leur gorge en feu… L'eau avait de jour en jour un goût de plus en plus infect, un goût de mort. Je me décidais à tenter une expérience : j'allais chercher un verre d'eau dans la cuisine de ma maison, alors que mes parents dormaient encore, et le posait sur ma table de nuit. Je restais un moment indécis devant l'objet, ne sachant pas vraiment si je voulais avoir ou pas le fin mot de l'histoire, puis je plongeais un doigt dans le verre. L'eau ne bougea pas, ne changea pas, mais quand j'approchais le verre de mon visage, cette odeur de mort chatouilla mon nez. Saisissant la chandelle qui brûlait à mon chevet, j'en approchais la flamme de la surface de l'eau.

« Aussitôt, elle prit feu. De petites flammes rougeoyantes, bleues à la base, qui dansaient dans l'obscurité, semblant me narguer, me provoquer, m'accuser : « C'est toi le coupable ! C'est toi qui les as tués ! Meurtrier ! » Je me mis aussitôt à hurler, renversant le verre par terre et me prenant la tête dans les mains. Mes parents se ruèrent dans ma chambre, terrifiés par mes cris. Alors, prenant mon courage à deux mains, je leur racontais ce que j'avais fait…

« Le lendemain, je fus conduit devant le conseil du village afin d'être jugé. Comme je n'étais plus un enfant, je devais m'attendre à être considéré comme un adulte. Et c'est ce qui se passa. Certes, on me reconnaissait des circonstances atténuantes, car j'ignorais alors la nature de mon Don et même le simple fait qu'il se soit manifesté. Mais cela n'attendrit pas pour autant mes juges. Et les sanglots étouffés des mères qui avaient perdu leurs enfants ne firent rien pour arranger les choses. Mais la vérité, c'était que je voulais être puni. Mon acte m'avait rendu fou de chagrin, et mes nuits étaient hantées ; je savais que si une punition exemplaire n'était pas appliquée envers moi, je ne pourrais jamais le supporter. Mes parents avaient joint leurs mains, attendant la sentence et elle fut terrible pour eux : je devais être banni du village et ne plus jamais y revenir. La peine de mort étant interdite à AguaMarina, c'était donc la sentence la plus sévère possible. Ma mère fondit en larmes, mon père resta digne mais il me serra l'épaule. Je leur dis que ce n'était pas si grave, qu'ils ne devaient pas être tristes, que je me débrouillerai sans eux, comme un grand, que c'était juste… mais au fond de moi, un déchirement qui devait durer de longues années avait commencé à se faire sentir.

« Je fus conduit le plus vite possible au port d'Akroïth, avec mes quelques vêtements et de la nourriture pour quelques jours. Personne ne fut autorisé à venir me dire adieu, mais je pensai que c'était mieux ainsi. Je disparus dans la foule bigarrée et affairée de la ville, sans me retourner. Pendant quelques mois, je demeurai dans le port, vivant de petits travaux qu'on voulait bien me donner et de mendicité. Mais ce genre de vie ne me satisfaisait pas ; j'étais invisible. Et la vue et le parfum de la mer proche me rendaient triste. Aussi, je décidai de quitter la ville dès que possible afin de chercher un endroit dans lequel je puisse me sentir un peu chez moi. C'est comme ça que j'atteignis les monts Zinsc, dans lesquels je me suis installé. Les terres étaient fertiles et grouillaient de gibier et de points d'eau, dans lesquels je prenais bien soin de plonger un seau avant de m'y désaltérer. Plus jamais je ne sentis le goût de l'eau pure, et cela, plus que toute autre chose, me manquait affreusement.

« Les bêtes des montagnes, du moins celles que je n'avais pas l'habitude de chasser, devinrent mes alliées et ma meilleure compagnie. Les corbeaux m'apportaient des nouvelles du monde, et les mouettes des nouvelles de mon village natal. Les ours et les loups couchaient à mes pieds ou devant ma hutte, et je les connaissais par leurs noms. Je finis par me satisfaire de cette vie. J'aurais pu m'en satisfaire encore longtemps, si vous n'étiez pas passés par ici, vous autres. Quand je vous ai vus, j'ai senti que mon village courait un danger. Le désir de me racheter a ravivé mes vieilles veines, même après cinquante ans d'exil.

« Maintenant, vous savez tout. Vous savez pourquoi je veux vous suivre et pourquoi je ne vous laisserai jamais tomber. »

 

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