chapitre7-2(Troisième Partie)

« Tout est musique ; un tableau, un livre, un voyage ne valent que si l'on entend leur musique... »

A force de parler, le groupe avait fini par atteindre les premiers arbres de la forêt de Turtle. Agata et Sappir s'étaient rapprochés afin d'écouter le récit de Syen. Krysos continua de parler avec le vieil homme :

C'était donc cela, ton arme secrète contre les soldats de l'Empire. Je ne comprenais pas pourquoi l'eau s'était enflammée ; je comprends mieux maintenant.
— Oui, je pensais qu'en utilisant mon Don pour vous aider, je me rachèterai de ma faute. Mais finalement, le poids est toujours là, sur mon cœur…
— Beryl n'a pas de Don, lui, et il a beaucoup plus de treize ans. Mais personne ne s'est jamais moqué de lui, il a toujours eu beaucoup d'amis…
— Les TigrEyians étaient peut-être plus tolérants…, soupira Syen.
— Je n'avais jamais entendu parler d'un bannissement infligé à quelqu'un de si jeune…, intervint Agata.
— Aucun de vous n'était né à l'époque, et c'est le genre d'histoire qu'on préfère oublier, n'est-ce pas ? lui jeta Syen par-dessus son épaule. Seul l'actuel chef du village s'en souvient : nous étions amis pendant notre jeunesse…

L'angoisse étreignit soudain le coeur de Krysos, et il porta son regard sur son frère évanoui dans les bras de Sappir. Quel serait son Don ? Apporterait-il la mort et la désolation ? Le fait qu'il tardait à venir signifiait-il quelque chose ? Il se rappela les paroles de Mère-Amethys, prédisant sans doute à raison qu'il serait d'une puissance inégalée, et il frissonna... Dans un premier temps, il lui importait surtout de trouver un médecin.

Aucun bannissement n'a eu lieu depuis que je suis née en tout cas, dit Agata, coupant les réflexions du jeune guerrier.. C'est le châtiment le plus terrible, celui qui punit les meurtres. Mais les meurtres étaient tellement rares à AguaMarina qu'on ne l'utilisait jamais.

Elle se rendit compte qu'elle parlait de son village au passé, et pendant un instant, elle sembla ravaler silencieusement ses larmes. Mais elle ne s'attrista pas longtemps. Elle se dirigea vers un bosquet de fougères arborescentes sur le bord du chemin.

Je ne connais pas les plantes d'ici, dit-elle en posant à terre son carquois vide et son arc afin d'être libre de ses mouvements. Mais je ferais avec ce que je trouverais.

Elle arracha délicatement le bout d'une feuille de fougère et le plaça sous sa langue. Pendant dix à quinze secondes, elle ne dit rien, se contentant de faire de petits gestes furtifs avec les mains, puis elle se prononça :

Ca va, cette plante n'est pas dangereuse et je crois même qu'elle pourra atténuer sa douleur. Sappir, pose le jeune homme afin que je puisse l'examiner.

Elle arracha une grande feuille de fougère et s'approcha de Beryl. Sappir l'avait assis entre ses genoux et le soutenait en le tenant par les épaules. Beryl gémit un peu avant d'ouvrir les yeux, des yeux embués de larmes et de sommeil. Les mains agiles d'Agata soulevèrent l'étoffe rougie par le sang et son nez se plissa : la blessure n'était pas propre. Le sang ne coulait plus abondamment, mais les lèvres de la plaie étaient violacées et laides à voir. Agata écrasa une partie de la plante entre ses doigts, la réduisant en une fine poudre qu'elle mêla avec un peu de sa salive, et qu‘elle étala ensuite du mieux possible sur la plaie de Beryl en lui murmurant des mots apaisants :

Tu es le frère de Krysos, n'est-ce pas ? N'aies pas peur, tout va bien se passer…

Il se laissa bercer par les mots doux de la chamane. Agata noua comme elle put la feuille autour du torse de Beryl et entoura le cataplasme improvisé d'une grande tige de fougère, assez longue pour faire deux fois le tour de la poitrine étroite du blessé. Sa tâche accomplie, elle se releva en s'essuyant les mains et se tourna vers Krysos :

C'est tout ce que je peux faire pour l'instant. Il lui faut quelqu'un de plus compétent que moi…
— Je ne comprends pas, tu n'es pas chamane ? Ce n'est pas ton Don de soigner les gens ? demanda Krysos, un peu abruptement.
— Non, mes talents, je les ai acquis à force d'étude et de travail ; mon Don, je te le montrerai peut-être un jour, si le besoin s'en fait sentir…, ajouta-t-elle malicieusement.

Sappir reprit le blessé dans ses bras puissants, et le groupe se remit en route. Ils décidèrent d'un commun accord que la meilleure destination possible était TurtleScale ; ils y trouveraient sans aucun doute un médecin compétent et de quoi se restaurer avant de reprendre la route… pour où ? Krysos n'avait aucune idée de l'endroit où se diriger à présent. L'Emïamneve avait été volée elle aussi, et maintenant ils étaient bien plus nombreux, ce qui impliquait de prêter l'oreille à davantage de voix quant au chemin à suivre.

Ils étaient encore assez loin de TurtleScale, marchant à l'ombre rafraîchissante des arbres de la forêt, Amber en tête sifflotant une balade, quand une silhouette se dessina dans le lointain. Accroupie au bord de la route, elle semblait ramasser des fleurs ou des cailloux. Quand ils s'approchèrent, ils virent que c'était un jeune homme vêtu de vert qui portait un sac pendu à la taille. Il se redressa et les salua.

Bien le bonjour, voyageurs. Où allez-vous comme ça ? On dirait que vous avez l'Empire aux trousses.
— Tu ne peux pas dire mieux, l'ami, lui répondit Obsidien d'un ton chaleureux. Nous venons du port d'Akroïth, et si les nouvelles ne nous ont pas précédés, elles nous suivrons d'ici peu. L'un de nous est blessé et nous nous dirigeons vers TurtleScale afin de trouver de l'aide et un médecin.
— Quelqu'un est blessé ? interrogea le jeune homme, soudain intéressé. Est-ce grave ?
— Nous ne savons pas, intervint Krysos, mais la plaie semble mauvaise.
— Puis-je voir ? demanda le jeune inconnu en s'approchant.

Krysos eut un mouvement instinctif de protection et voulu barrer le passage au jeune homme. Mais celui-ci avait un visage si bienveillant qu'il ne put l'imaginer se livrant à quelque malice. Il avait de courts cheveux noirs bouclés dans lesquels brillaient quelques mèches de la couleur des jeunes feuilles ; il portait un habit de forestier dans les tons bruns-vert et un étrange couvre-chef fait de plumes, d'os et de feuilles entrelacés. Krysos ne lui donnait pas vingt-cinq ans.

Le jeune homme examina superficiellement la blessure de Beryl, que Sappir tenait toujours dans ses bras. Il se tourna vers la compagnie silencieuse.

C'est une plaie ouverte, commenta-t-il. Il a déjà reçu quelques soins, mais ce n'est guère suffisant. Si vous me suivez jusque chez moi, je pourrais sans doute faire quelque chose pour lui.
— Tu es médecin ? l'interrogea Agata, suspicieuse.
— Mmh… on peut dire ça comme ça. Je vous demanderai seulement de ne révéler le chemin de ma maison à personne.
— Si tu peux vraiment soigner mon frère, alors je peux te promettre que nous ne dirons même pas que nous t'avons vu, jura Krysos.
— Dans ce cas, suivez-moi, c'est par ici. Au fait, je m'appelle Verdel, précisa-t-il.

Chacun des membres du groupe se présenta, tout en restant malgré tout sur ses gardes. Verdel les mena dans l'ombre de la forêt, et bientôt, ils ne surent plus du tout où ils se trouvaient ni où se diriger. Mais Verdel semblait parfaitement à son aise dans les bois, suivant des chemins visibles de lui seul. Syen s'était rapproché du jeune homme et conversait avec lui de façon détendue ; il avait senti que Verdel était un chasseur solitaire, comme lui, et cela sembla le rendre tout de suite beaucoup plus sympathique à ses yeux.

Après environ une demi-heure de marche, ils débouchèrent dans une clairière dégagée. Des arbres minces mais aux nombreuses branches hautes dessinaient les contours vagues d'un cercle au milieu duquel se nichait une petite maisonnette du genre de celle qu'on trouvait dans les contes de fées destinés aux enfants. Une porte surmontée d'un timbre, d'où filtrait une chaleureuse lumière, et une petite fenêtre étaient encastrées dans un gros rocher ; un petit chemin de pierre grimpait derrière la maison et un agile ruisseau, qu'enjambait un petit pont de bois, cascadait au pied de la bâtisse. Tout ici baignait dans les rayons dorés du soleil qui filtraient à travers les branches et respirait la paix et la tranquillité, comme si cet endroit était totalement coupé du monde et insouciant des dangers qui y rôdaient. Les aventuriers se mirent à respirer plus librement, sentant que les lieux étaient sans danger.

Verdel les précéda dans la clairière et leur ouvrit la porte. Les compagnons remarquèrent que tout autour de la maison, des evast se prélassaient aux rares rayons de soleil. Certains somnolaient sur des branches basses, d'autres étaient simplement affalés sur le sol comme de bizarres tas de pierres cornus.

Ils entrèrent un par un dans le petit vestibule éclairé chichement de torches et de chandeliers rustiques ; Sappir dû se baisser afin de ne pas se cogner la tête au chambranle de la porte. Le vestibule donnait immédiatement sur la pièce du foyer où brûlait un beau feu de cheminée ; le sol était jonché de tapis en peaux de bête qui semblaient chaudes et moelleuses ; du plafond pendaient des carapaces de tortues vides, comme de bizarres trophées de chasse. Sur leur gauche, un petit escalier montait à l'étage où devait se trouver la chambre de leur hôte. Ici et là, des evast, posés sur les meubles ou simplement assoupis par terre, achevaient de rendre le décor à la fois merveilleux et insolite.

Verdel tisonna un peu le feu et s'assit sur un des tapis, invitant ses nouveaux amis à faire de même. Il posa son sac à terre et attendit que Sappir ait déposé Beryl devant lui ; le géant dû faire attention aux trophées qui pendaient du plafond, tellement il était grand.

Sans ménagement, il plaça Beryl sur ses genoux pliés en tailleur de façon à ce que son dos soit totalement explosé aux regards. Beryl se retrouva donc le visage presque collé à de la douce fourrure, le torse bien calé entre les jambes de Verdel, qui commença sans attendre un étrange rituel avec ses mains : du bout des doigts, puis de la paume, il caressa la peau de Beryl, là où l'épée l'avait cruellement déchirée. Allant d'un bout à l'autre des extrémités de l'estafilade de ses doigts sûrs et agiles, il caressait, frôlait, chatouillait la blessure qui avait recommencé à suinter ; puis, appliquant sa paume directement sur les lèvres de la plaie, il sembla appuyer fortement sur elle, comme s'il avait voulu y enfoncer quelque chose. Beryl n'eût aucune réaction, signe que le processus n'était pas douloureux.

Verdel retira sa main : le sang avait cessé de couler. Il avait même commencé à coaguler, à une vitesse stupéfiante, tandis que Verdel reprenait ses caresses du début. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la plaie se réduisait à vue d'œil à une croûte brunâtre, que Verdel entreprit de détacher délicatement du dos de Beryl, en tirant dessus comme s'il s'était agit d'une sangsue, qu‘il lança ensuite dans le feu. Là encore, Beryl ne sembla pas réagir, indifférent au traitement qu'il subissait. Peut-être dormait-il...

Bientôt il ne resta de la blessure qu'une longue cicatrice blanchâtre et brillante. Verdel reposa Beryl à terre avec soin et tout le monde décida de le laisser dormir. Personne n'avait prononcé un seul mot pendant le processus, émerveillés par ce qu'ils voyaient. Verdel se gratta la tête et les regarda tour à tour avec un grand sourire.

Il y a du ragoût de tortue au menu, annonça-t-il. Est-ce que cela vous convient ?

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