chapitre7-2(Quatrième Partie)

« Tout est musique ; un tableau, un livre, un voyage ne valent que si l'on entend leur musique... »

Le dîner fut accompagné de pommes de mer et de bière de lait de tortue. Agata et Sappir n'y touchèrent pas cependant, préférant se désaltérer avec l'eau du puits de Verdel. Les rires allaient bon train, et les anecdotes fusaient. Chacun apprenait à mieux se connaître à la chaleur du feu, allongés sur les tapis épais, un verre à la main. Même Sappir, d'habitude si pondéré en toute chose, se laissa aller et fit même trembler la maisonnette en lâchant un rôt tonitruant qui rendit plus que les honneurs au cuisinier.

Le soleil se couchait au-dessus de la forêt, et les convives sentirent que l'heure de parler de choses plus sérieuses était venue. Se posant à côté de Verdel, Krysos croisa les jambes et le regarda avec intensité.

Tu as un Don formidable, lui dit-il en tentant de ne pas le brusquer. Tu as refermé cette blessure en seulement quelques minutes, c'est incroyable. Si j'avais un Don comme celui-là, je parcourais le monde afin d'aider les autres.
— S'il vous plaît, ne le dites à personne, lui répondit Verdel en mettant un doigt devant ses lèvres. Je n'ai pas envie d'être envahi de gens qui viendront ici en foule pour une guérison miraculeuse. Je tiens à ma tranquillité.
— C'est pour ça que tu vis ici, à l'écart de tout, intervint Amber, curieuse. TurtleScale t'effraie ?
— C'est juste que… un Don comme le mien, c'est très recherché. Quand je l'ai eu, mes parents ont tout fait pour que personne ne le sache. Ils ont emménagés ici, dans la forêt, afin d'être sûrs que personne ne l'apprendrait.
— Mais pourquoi ? s'interrogea Krysos. Tu pourrais faire tellement de bien autour de toi !
— Cela dépend : je n'ai pas envie que l'Empire vienne m'enrôler de force dans son armée en tant que médecin en chef…
— Vu comme cela, ça se défend…, reconnut Krysos.
— Et au-delà de ça, je sais que ça peut paraître bizarre, mais… j'ai horreur du sang. Sa seule vue me terrifie. Alors quant à aller sur un champ de bataille…
— Les guérisseurs ne vont pas au combat, répondit Amber. On les laisse en arrière là où ils ne craignent rien.
— Je ne sais pas… De toute façon, je n'ai pas envie de changer de vie. Je veux rester ici avec les evast et le bruit du vent dans les arbres. C'est la paix ici. C'est tout ce qui compte.
— Mais si tu te contentes de rester les bras croisés, il se pourrait bien que ton petit paradis s'écroule lui aussi.

C'était Agata qui venait de s'exprimer.

Te conduire comme un lâche n'y changera rien. Je sais ce que ça fait de perdre son foyer et tout ce qu'on chérit. C'est ce qui t'arrivera un jour si tu ne te décides pas à prendre part à cette guerre.
— Une… guerre ? demanda Verdel, incrédule.
— Oui, c'est la guerre, là-bas, à l'extérieur de ta forêt. Le monde est vaste, mais le malheur des uns finit invariablement par frapper les autres. Ton Don pourrait sauver de nombreuses vies. En tout cas, si je l'avais, c'est-ce que je ferais.

Verdel croisa les mains sur ses genoux repliés. Il parlait à Agata sans la regarder.

Je te le donnerais avec joie si je le pouvais. Pendant des années, j'ai tenté de me persuader que je n'avais pas ce Don, que c'était quelque chose que je devais cacher pour ma propre sécurité. Mes parents n'ont pas arrêté de me le dire : « Verdel, ton Don est précieux, ne l'offre pas à n'importe qui. » Mais c'est plus fort que moi : dès que je sens de la souffrance près de moi, je dois aller la soulager. C'est pour ça que je vis à l'écart de tout.
— Tu es un guérisseur né, conclut Agata en se penchant pour poser sa main sur l'épaule du jeune homme. Un guérisseur sent d'abord la douleur des autres au plus profond de lui-même avant de la soulager. C'est-ce que tu as fait avec Beryl. Elle se tourna vers le jeune muet encore endormi. Tu ne dois plus renier ce que tu es.
— Et de toute façon, quel autre Don pourrais-tu avoir à part celui-là ? demanda Obsidien.
— Justement, répondit Verdel en se redressant, une flamme dans les yeux. J'ai développé un talent certain pour la musique. J'ai même fini par me persuader que c'était cela, mon Don. Vous voulez écouter ?

Il se leva et alla décrocher d'un mur sombre un instrument qu'aucun des compagnons n'avait encore jamais vu. Il semblait façonné dans une carapace de tortue évidée, sur laquelle étaient tendues au moins une dizaine de cordes ; ces cordes étaient reliées à un manche un os recouvert de cuir. Une multitude de petites mollettes dépassaient du manche. Amber écarquilla les yeux devant cet instrument de musique inconnu.

Ecoutez ça.

Et Verdel commença à jouer. Les sons qu'il tirait de cet instrument étaient absolument stupéfiants : tantôt cela ressemblait à du clavecin, tantôt à des cymbales, ou encore à du piano. Chaque fois qu'il tournait une molette, l'étrange machine adoptait la voix d'un instrument différent, souvent connus des aventuriers, et parfois inconnu. Il s'était mis à faire pleurer son instrument comme un violon quand Amber l'interrompit :

C'est incroyable ! Ces sonorités sont stupéfiantes ! Tu peux remplacer un orchestre au complet avec ça ! Comment l'as-tu fabriqué ?
— Je chasse et consomme des tortues de mer, et si la carapace est en bon état, je la garde pour en faire cet instrument. Je les vends parfois sur le marché de TurtleScale quand j'en ai trop.
— En quoi sont faites les cordes ? Ce sont les cordes qui font tout, n'est-ce pas ?
Dans la forêt de Turtle pousse la charo, une espèce de mollusque qui ressemble à une plante aux longs tentacules pendants. Si on les arrache et qu'on les laisse sécher au soleil pendant quatre jours, ils s'amincissent et deviennent d'une solidité à toute épreuve, tout en gardant leur élasticité. Suivant la façon dont on les tend et dont on les pince, ils produisent toute cette gamme de sonorités.
— Cela a dû te prendre un temps fou pour mettre au point cet instrument. Tu lui as donné un nom ?

Amber avait pris l'instrument des mains de Verdel et commençait à triturer les mollettes.

Je l'appelle romzim.

La barde tira du romzim un son rappelant celui du violoncelle et adopta une expression de ravissement absolu. Verdel lui reprit l'instrument gentiment.

Celui-ci est particulier et j'y tiens. Il est fait avec la carapace d'un evast que j'aimais beaucoup et qui est mort il y a peu. Ce romzim est plus exceptionnel que les autres, et je refuse de le vendre… Tous les aya possèdent une gemme qu'ils portent sur eux. Les evast la dissimulent à l'intérieur de leur carapace. C'est grâce à cette gemme que ce romzim dispose d'une telle panoplie de sons ; ceux fabriqués avec de simples tortues forment des sonorités plus basiques...

Le jeune musicien semblait incapable de s'arrêter de parler, tant le sujet le passionnait.

Tu avais raison, Verdel, le coupa Obsidien.
— A propos de quoi ?
— C'est vraiment un Don que tu as là.

Verdel lui sourit tristement.

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