chapitre7-2
(Cinquième Partie)

« Tout est musique ; un tableau, un livre, un voyage ne valent que si l'on entend leur musique... »

 

Verdel jouait depuis peu de temps en sourdine un air lent et calme, plongeant son auditoire dans une somnolence bienvenue ; Sappir était sorti de la cabane pour prendre le frais et méditer dans l'air de la nuit. Obsidien, Amber, Syen, Agata et Krysos restaient à écouter, veillant sur le sommeil de Beryl, quand la voix du moine se fit entendre du dehors.

Vous devriez venir voir ça.

Le romzim se tut et Verdel guida l'assemblée à l'entrée de la maison. Sappir était confortablement installé devant la demeure, adossé au mur, les mains jointes, et ses yeux étaient levés au ciel. Il n'eut pas besoin d'indiquer ce qu'il y avait à voir tant le spectacle était grandiose.

Dans les branches des arbres, à différents niveaux, de petites lumières perçaient l'obscurité. Des petits bouquets de runes scintillantes, éparpillés ici et là, parmi les silhouettes vagues des arbres éclairés par le clair de lune, dansaient dans les airs ou sur la terre. Des evast se traînaient en silence dans les feuilles qui tapissaient le sol et les compagnons comprirent que c'était eux qui généraient cette magie : leurs carapaces étaient incrustées de symboles qui brillaient dans la nuit, des runes étranges qu'aucun d'eux ne connaissaient, mais qui leur évoquaient des souvenirs enfouis de choses qu'ils n'avaient pas vécues.

Dans chaque arbre, chaque bosquet, chaque pierre où un evast avait élu domicile pour la nuit, ces petites étoiles tombées du ciel éclairaient l'obscurité, comme des feux follets immobiles ou légèrement flottants ; aussi haut qu'un evast était capable de grimper et que leurs yeux pouvaient porter, la forêt s'était remplie de cette merveille silencieuse.

Le romzim de Verdel s'était lui aussi mit à briller. Les runes, parfaitement visibles, scintillaient mystérieusement, comme soulevées par le souffle de leur ancien propriétaire décédé.

C'est la lumière de la Lune qui les fait briller ainsi, prononça-t-il à voix basse afin de ne pas troubler la contemplation de ses hôtes. J'ai passé tellement de temps à essayer de les déchiffrer, à chaque fois j'ai l'impression d'en avoir trouvé la signification, mais en fait elle m'échappe encore.

Et, sans aucune raison apparente, il fondit en larme.

Amber, les mains tremblantes, prit le romzim que Verdel serrait convulsivement dans ses bras et commença à chanter. Accompagnée du trille de la flûte et du pleur du violon, elle chanta la balade de la princesse Axiny et du chevalier Chamber, son amant, qui s'étaient enfuis dans la forêt de Fayal afin de pouvoir vivre leur amour. Sa voix claire transperçait la nuit sans lui ôter sa beauté et les evast semblèrent se pencher du haut des arbres pour l'écouter.

En secret, au coeur de la nuit,
La dame et son chevalier transi
Sans adieu, se sont enfuient,
Par monts et vaux, tels des bannis.

Elle traversa les murs de son palais,
A l'heure où chantent le rossignol et l'effraie,
Lui l'attendait sur son cheval blanc de lait,
Et l'emporta prestement dans la forêt.

L'Histoire ne parle plus d'eux, les amants,
Mais leur souvenir perdure dans les chants :
La beauté d'Axiny de la maison Magnazurant,
Le courage sans égal de sire Chamber le Grand.

Personne ne parlait, chacun étant trop subjugué pour dire quoi que ce soit. C'est alors que Krysos entendit un bruissement de tissu derrière lui. Tel une apparition, Beryl s'avançait vers le milieu de la clairière ; son regard était tourné vers le ciel, et ses mains caressaient l'air comme s'il avait pu le toucher. Ses pieds étaient nus mais le sol de la forêt était doux. Il commença à tourner lentement sur lui-même, suivant le chant du romzim dans son rythme lent et triste, plein d'espoir aussi. Les pans de sa tunique blanche volaient autour de lui, et ses cheveux flottaient sur l'écran sombre des bois.

Des evast se rassemblèrent, et, comme sur un ordre, se placèrent en cercle autour de Beryl et tournèrent lentement autour de lui. La chaîne de runes formées par leur sarabande nocturne semblait vouloir délivrer un message et Krysos plissa les yeux afin d'en percer le sens. Il l'avait, juste là, au bord de son esprit… mais il lui était encore inaccessible. Pas pour Beryl cependant, qui continuait de tourner sur lui-même comme un enfant, un léger sourire sur son visage levé vers la Lune, tandis que les evast lui faisaient fête. Avec sa tunique, son visage et ses cheveux blancs, il ressemblait à quelque fantôme triste sorti des bois et implorant la Lune de lui accorder le repos.

Aucun son, hormis la voix d'Amber et les sanglots étouffés de Verdel, ne se fit plus entendre ce soir-là, et personne ne devait jamais reparler de cette nuit, de la magie qui était montée de la terre, qui les avait saisis et rendus muets. Cela resterait pour toujours un secret qu'ils conserveraient au plus profond d'eux. Le souvenir de Beryl dansant sous la Lune...

 

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