chapitre7-2
(Sixième Partie)

« Tout est musique ; un tableau, un livre, un voyage ne valent que si l'on entend leur musique... »

 

Ils se réveillèrent le lendemain sans le souvenir de s'être endormis. Pourtant ils étaient tous allongés sur le tapis douillet du foyer ou dans les fauteuils, à part Sappir qui avait décidé de dormir sous le ciel. Ils se sentaient encore un peu rêveurs du spectacle de la veille et Krysos eut l'impression, pendant un instant, de voir danser des étoiles devant ses yeux. Beryl était pelotonné contre lui, tout à fait détendu ; il jeta un œil à l'ancienne blessure : rien à signaler.

Verdel avait commencé à s'activer dans le coin cuisine. Il leur apporta un petit déjeuner fait d'œufs de tortue et de pain doré. Amber, couchée dans un fauteuil avec le romzim dans les bras, s'étira comme un chat en bâillant bruyamment. Obsidien semblait avoir beaucoup de mal à chasser le sommeil et Syen et Agata se mettaient sur leurs céans en bâillant eux aussi.

Verdel avait pensé à Beryl : il lui avait déniché dans une grosse armoire une tunique qu'il ne portait plus mais qui était encore suffisamment en bon état. Elle était d'un vert pâle tissé de fils d‘argent. Beryl, une fois éveillé, monta à l'étage afin de se changer. Ils mangèrent de bon appétit. Verdel semblait préoccupé mais faisait aussi preuve d'un empressement inhabituel. Obsidien l'interrogea :

Tu dois aller quelque part ?
— Nous devons nous dépêcher si nous voulons faire un bout de route avant la fin de la matinée, lui répondit Verdel, tout en mangeant.
— Comment ça « nous » ? » s'enquit Krysos.

Verdel le regarda dans les yeux. Krysos comprit.

Tu… tu veux venir avec nous ?…, s'étonna le jeune homme, agréablement surpris du revirement de leur hôte.
— J'ai beaucoup réfléchi à ce que vous m'avez dit, surtout toi, Agata. Il regarda la jeune femme à son tour. Je ne peux pas rester là à ne rien faire d'autre que des romzim alors que le monde souffre. J'ai évité de prendre cette décision le plus longtemps possible, mais maintenant… je ne peux plus rester ici ; les evast m'ont parlé, j'ai enfin compris ce qu'ils voulaient me dire, avec leurs runes scintillantes : ils veulent que je parte.
— Tu es sûr que c'est vraiment ce que cela signifiait ? l'interrogea Syen.
— Je ne sais pas vraiment, je crois, oui. Chacun y voit sans doute ce qu'il veut. C'est ce que j'ai compris.

Verdel bondit sur ses pieds.

Je vous préviens, je ne sais pas me battre et je n'ai pas l'intention d'apprendre à le faire. Je sais faire la cuisine avec à peu près n'importe quoi, mais il me faut le minimum. Je peux soigner vos blessures mais ne me demandez pas de soigner n'importe qui. Je pourrai vous jouer de la musique de temps en temps, mais je laisserai Amber chanter car j'ai une voix exécrable. Est-ce que vous m'acceptez ?

Tout le monde se regarda, interloqué à l'écoute d'une telle présentation. Puis, les uns et les autres se mirent à rire, et Verdel ne fut pas le dernier.

Beryl redescendit de l'étage, paré de sa nouvelle tunique verte ; la couleur rehaussait encore davantage la pâleur de sa peau. Krysos l'interrogea du regard et la réponse de son frère ne se fit pas attendre : il aimait bien Verdel et voulait qu'il vienne avec eux. Il se jeta sur les restes du petit déjeuner, car il n'avait rien mangé depuis hier soir.

Ils sortirent tous de la maison forestière. Verdel portait un baluchon sur le dos ainsi que son précieux romzim en carapace d'evast, qu'il ne put se résoudre à laisser derrière lui, à la grande joie d'Amber. Il ferma la maison avec une clef qu'il mit dans sa poche, comme s'il partait seulement pour quelques temps. Avant de s'en aller de la clairière, le jeune homme alla derrière la maison se recueillir sur deux petits tas de pierres brillantes : des onyx et des topazes qui étincelaient au soleil. Il prononça à voix basse ces quelques mots :

Père, Mère, je vous remercie de m'avoir protégé pendant toutes ces années. Je sais que vous l'avez fait pour mon bien, mais le temps est venu pour moi de m'accomplir. Le monde m'a protégé, je dois le protéger à mon tour.

Il caressa lentement les deux tas de pierres, puis, comme à regret, il se détourna à jamais, afin de suivre ses nouveaux compagnons. Ceux-ci s'étaient rassemblés en cercle afin de discuter de leur destination. Verdel les rejoignit.

Alors, nous allons aux cavernes de l'Oracle cette fois, ou bien nous poursuivons jusqu'à SolaPiair afin de dire à l'Empereur notre façon de penser ? lança Amber.
— Vous voulez aller voir l'Oracle Emerald ? interrogea Syen. Vous perdriez votre temps : les cavernes d'émeraudes sont scellées depuis plusieurs années déjà. Les oiseaux me l'ont rapporté il y a longtemps.
— Scellées ? Comment cela ? sursauta Krysos. On ne peut pas entrer ?
— A moins que vous soyez capables de passer à travers la roche, comme le regrettée princesse Axiny, je ne crois pas. L'Empereur a fait fermer ces cavernes, avec le prophète à l'intérieur, afin de ne plus entendre ce qu'il appelle ses sottises.
— Emerald est le seul et unique prophète de tout Zyrconia et je n'ai jamais entendu dire qu'il prophétisait des sottises, s'indigna Obsidien.
— Justement, c'est parce que ses prophéties sont vraies qu'il a été enfermé, expliqua Syen. Vous vous souvenez de sa dernière prophétie ? Quand il prédit que Diaman nèb Magnazurant prendrait le pouvoir en tuant son père ? C'est effectivement ce qui s'est passé.
— Ce n'est pas sa dernière prophétie il me semble ; il y a aussi celle des étoiles Jumelles qui…

Agata stoppa net son discours. Elle tourna lentement son visage vers les deux frères qui la regardaient sans comprendre pourquoi elle s'était interrompue. Elle referma la bouche.

Peu importe, reprit Obsidien. Le fait est que, si l'on en croit Syen, et je ne pense pas qu'il mente, les cavernes de l'Oracle Lunaire sont fermées. Comment peut-on les rouvrir à votre avis ?
— C'est sans doute l'Empereur qui en détient les clefs ! s'écria Krysos. Si nous allons à SolaPiair pour les lui voler, nous pourrons voir l'Oracle !
— Bien sûr, on entre à SolaPiair, on laisse Sappir soulever un bout du toit du palais impérial, on vole les clefs, et le tour est joué ! se moqua Amber.

Sappir ne réagit pas à la plaisanterie que la jeune femme avait faite à ses dépends autant qu'à ceux de Krysos. Agata, elle, eut du mal à retenir un fou rire.

Ecoutez, dans un premier temps, nous devons nous retrouver sur place, décida Krysos, reprenant son sérieux. Nous avons bien réussi à monter à bord d'un navire de l'Empire sans nous faire voir, nous ne sommes plus à un risque près.
— C'est vrai, vous avez fait ça !? s'émerveilla Verdel. Il va falloir me le raconter.
— Plus tard si tu veux bien, le coupa Obsidien. C'est décidé, nous allons à SolaPiair ? De toute façon, les cavernes de l'Oracle seront sur notre route, donc nous pourrons nous assurer nous-mêmes de la situation.
— C'est la meilleure chose à faire ! s'écria Krysos. Et puis, d'après ce qu'Amber nous a raconté, la capitale impériale abrite beaucoup de groupuscules rebelles, nous trouverons sûrement des alliés sur place.
— Seront-ils fréquentables, telle est la question…, murmura la jeune femme.
— Nous ferons avec. Mettons-nous en route ! Essayons de couvrir le maximum de distance avant midi.

Et le groupe, formé des jumeaux Krysos et Beryl, du moine Sappir, de la barde Amber, des chasseurs Syen et Verdel, du prêtre Obsidien et de l'archère Agata, se dirigea vers l'est, vers la sortie de la forêt de Turtle, laissant derrière eux ce petit coin de paradis.

 

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