chapitre8-2
(Première Partie)

« Plus la science accroît le cercle de ses connaissances et plus grandit autour le cercle d'ombre... »

 

Ils avaient donc pris la décision commune de se diriger vers le plein sud et les cavernes d'émeraudes de l'Oracle Lunaire afin de se rendre compte de la situation actuelle, et choisir en conséquence la voie à suivre, bien que faire route vers la capitale soit sans doute inévitable. Les aventuriers passèrent à TurtleScale pour raconter à Thomson ce qui s'était passé à AguaMarina, dans l'espoir que ce récit soulèverait suffisamment l'indignation des habitants pour les décider à se rebeller contre l'Empire. Mais ils étaient des braves gens sans histoire, pas des guerriers, et il y avait fort à parier que ce ne serait pas suffisant pour les inciter à sauter le pas…

La route était assez agréable, des champs côtoyant des bouts de forêts ici et là ; ils suivaient des chemins à peine visibles dans l'herbe, sûrement tracés par les fermiers. Ils pouvaient apercevoir parfois des granges tranquilles, comme figées dans le temps, et des troupeaux d'alge paissant. Mais la route se fit progressivement un peu plus sauvage : les clôtures disparurent petit à petit et les vergers bien entretenus laissèrent place à des bosquets d'arbres dispersés à l'aspect un peu tortueux.

Amber s'était rapprochée de Krysos et marchait depuis un moment à quelques pas derrière lui, en silence, contrairement à son habitude. Beryl marchait un peu en avant, avec Sappir qui ne disait mot ; le jeune muet levait parfois la tête en l'air pour tenter de capter le regard du grand moine et quand il y parvenait, il lui souriait. Peut-être le trouvait-il sympathique parce que, tout comme lui, il ne parlait pas - ou si peu.

Krysos sentait qu'Amber voulait lui dire quelque chose et il se retourna pour la regarder. La jeune fille avait l'air soucieuse, presque triste, et c'était si inhabituel que Krysos s'arrêta un instant pour lui demander :

On ne t'entend plus parler, quelque chose te tracasse ?
— Oh…, murmura la jeune femme, surprise dans ses pensées. Non, ce n'est rien, je me souvenais juste de quelque chose…

Elle accéléra afin de se rapprocher du jeune homme, tout en restant derrière lui, comme si elle ne voulait pas qu'il la voit.

Quand je vous ai rencontrés dans cette taverne de Krysopras, je ne pensais pas faire autant de chemin avec vous !
— Tu regrettes ? Tu sais que tu n'as aucune obligation...
— Je sais, mais je veux savoir comment tout cela se terminera.
— C'était à ça que tu pensais ? l'interrogea Krysos, sceptique.
— Non, pas vraiment...
— Tu veux en parler ?
— Pourquoi faire ? Ma vie t'intéresse-t-elle ?

Amber avait retrouvé un ton espiègle.

Tu marches derrière moi depuis un petit moment, et je sens ton regard planté dans mon dos. Je préfèrerais que tu libères ce que tu as sur la conscience, je me sentirais mieux.

Amber soupira.

C'est dans ces environs qu'ils sont morts…
— Qui est mort ? demanda Krysos, se mettant à sa hauteur pour ne pas qu'elle soit obligée de parler trop fort.
— Mes parents. C'était sur une petite route comme celle-ci, dans cette région. J'étais toute petite mais je m'en souviens. à chaque fois que je passe par ici, j'ai la sensation d'être épiée…
— Qu'est-il arrivé ? On les a tués ?…
— Ils étaient des marchands ambulants : ils parcouraient les routes avec leur petit fourgon plein de choses merveilleuses. Je restais assise des heures dedans à regarder défiler le paysage en jouant avec.
— Tu voyageais avec eux ?
— Je suis née sur la route. C'est sans doute pour cela que je ne me sens vraiment chez moi nulle part. ça a assurément motivé ma vocation de barde. Un barde n'a pas de maison, sauf là où il décide de s'installer pour un temps…

Krysos était étonné par le ton sérieux que la jeune femme avait adopté. Elle parlait ainsi quand elle relatait une vieille légende au coin du feu.

Tu veux… raconter comment ça s'est passé ?…

Il sentait qu'Amber voulait se confier, même si c'était difficile pour elle. Et puis, ça ne lui déplairait pas d'en savoir un peu plus à son sujet… Elle était très mystérieuse et Krysos voulait savoir ce qui se cachait sous ce comportement souvent désinvolte…

Nous allions à SolaPiair, commença Amber, les yeux dans le vague. Notre charrette était pleine d'objets venant de Krysopras et la semaine du grand marché allait bientôt commencer dans la capitale. Cela s'annonçait bien. J'avais huit ans. J'étais heureuse avec mes parents. Ils étaient absolument parfaits : ils veillaient sur moi tout en me laissant faire tout ce que je voulais. Les meilleurs parents du monde…

Elle baissa la tête.

Mais il y eu cette embuscade à mi-parcours… Des bandits de grands chemins, qui attaquaient les voyageurs pour les détrousser. Ils pensaient trouver quelque chose d'intéressant dans notre fourgon, de précieux, de cher… Alors ils l'ont pris d'assaut. J'entends encore mon père crier pour faire partir les chevaux au galop, et les hurlements des bandits descendant des collines. Ma mère m'a serrée contre elle, m'a dit que je devais me cacher tout au fond de la charrette et ne pas faire de bruit. Puis j'ai entendu le cri d'agonie de mon père et les hennissements des chevaux qu'on éventrait. Ma mère m'a embrassée, m'a dit qu'elle m'aimait, et elle a sauté du fourgon pour aller à la rencontre de son destin… J'étais restée bien cachée sous un tas de couvertures, morte de peur, et je compris que je ne reverrai jamais mes parents. »

Krysos posa une main sur l'épaule de la jeune femme, plein de compassion.

Je ne sais pas comment j'ai fait pour m'en sortir, mais ils ne m'ont pas trouvée ; ils ont fouillé la charrette, ont pris tout ce qui semblait avoir de la valeur et sont repartis. Lorsque j'osais enfin sortir de ma cachette, j'étais toute seule à quelques kilomètres de SolaPiair… avec les cadavres de mes parents.
— Tu n'as pas besoin de faire semblant de te montrer forte, Amber. Tu peux pleurer si tu veux…, murmura le jeune homme.
— J'ai déjà assez pleuré, lui répondit-elle avec un sourire forcé. J'ai marché jusqu'à SolaPiair pendant des jours, et quand je suis arrivée, j'étais dans un si sale état que je n'attendis pas longtemps avant que quelqu'un ne décide de s'occuper de moi.
— Quelqu'un de bien attentionné ?
— Oui, un ami de mon père, un marchand itinérant tout comme lui, qui avait fait le voyage depuis Krysopras afin de vendre ses produits. Il était parti avec une caravane quelques jours avant nous, mais ma famille n’avait pas pu les suivre. Une caravane est toujours moins risquée que de partir seul... Il eut du mal à me reconnaître, mais il comprit vite que quelque chose de terrible s'était passé. Il me prit sous son aile et quand le marché prit fin, il me ramena avec lui à Krysopras. Il m'éleva comme sa propre fille pendant quelques années. Il avait d'ailleurs déjà une fille que je considérais comme ma sœur. Je sais que c'est pénible à entendre, mais finalement je me remis assez bien de tout cela.
— L'instinct de survie : si on oublie pas ce genre de chose, on y pense tout le temps et ça devient l'enfer. Je sais ce que c'est…
— Sans doute. Toujours est-il que lorsque j'ai eu l'âge de me débrouiller toute seule, j'ai décidé de quitter le village pour partir à l'aventure, entendre des histoires, des légendes et des récits héroïques. Et je suis devenue barde. Je reste rarement longtemps au même endroit ; je cours les routes…
— … pour tenter de les retrouver, peut-être ?… hasarda Krysos.
— Les retrouver, eux ?! Tu plaisantes ! Que pourrais-je faire seule contre des types pareils ! En plus, je ne les ai jamais vus. Enfin, je ne sais pas, peut-être… ou alors suis-je suicidaire ?
— Peut-être cherches-tu à mourir ? C'est peut-être pour ça que tu te montres parfois si désagréable ! plaisanta Krysos, tentant d'amener la discussion sur un terrain plus léger.
— Moi, désagréable !? Je suis le compagnon de voyage le plus agréable du monde ! Et quand je te fais des réflexions, j'ai toujours raison !

Elle avait un peu haussé le ton et les autres se retournèrent pour regarder les deux jeunes gens.

Je n'aime pas cette façon que tu as de rabrouer Beryl, tu le sais bien ! Alors maintenant fiche-lui la paix !
— Ton petit bout de chou se débrouille très bien sans toi ! lui répondit-elle, moitié criant moitié riant, les poings sur les hanches. C'est toi qui ne peux pas te passer de lui !
— Tu peux parler ! Avec un caractère comme ça, tu dois faire fuir les hommes à toutes jambes ! rétorqua Krysos dans un grand éclat de rire.
— Je m'en fiche ! Les hommes ne m'intéressent pas ! Me lier à un homme ?! ça jamais, plutôt mourir !
— C'est ça ! Tu vivras seule et tu mourras seule !
— Au moins, je vivrais et mourrais heureuse ! Tout comme toi, d'ailleurs ! Personne ne veut d'un homme accroché aux jupes de son frère !

Le groupe suivait depuis un moment, amusé, la dispute des deux jeunes gens. Verdel avait ouvert grand les yeux et paraissait interloqué. Obsidien, qui commençait à être habitué à ces scènes somme toute assez attendrissantes, se pencha légèrement vers Agata pour lui glisser :

J'ai l'impression qu'il y a comme un petit quelque chose entre eux deux, non ?
— Comme un brin d'orage ? répondit la prêtresse.
— Ca doit être ça, sans doute, conclut Obsidien en se mettant à rire dans sa main.

 

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