chapitre10-2
(Première Partie)

« L'amour fait toujours croire ce dont on devrait douter le plus... »

 

Des lampes suspendues illuminaient en clignotant les rues crasseuses et tordues du bas-district. Le soleil ne perçait presque pas la nappe de ténèbres surnaturelles qui flottait sur tout. On pouvait entrapercevoir ici et là un bâtiment délabré, aux fenêtres barrées de planches de guingois, des enseignes de boutiques aujourd'hui abandonnées, des portes défoncées, des charrettes aux roues moisies, penchées sur leurs essieux. Dans les rues mal éclairées, des êtres patibulaires se livraient à tous les trafics, et leurs visages peu avenants ne donnaient pas l'envie d'en savoir davantage.

A chaque coin de route, des barils dans lesquels pétillaient des feux de fortune, dispensaient une chaleur bienvenue pour ceux qui s'arrêtaient auprès d'eux. La saison n'était pas des plus chaudes, et ici, dans cet endroit que fuyaient les rayons du soleil automnal, le froid mordait parfois cruellement. Le contraste avec le quartier marchand, plus haut, était tellement saisissant qu'on avait beaucoup de mal à réaliser que l'on se trouvait pourtant dans la même ville.  

Les Gardiens des Gemmes firent cercle autour de l'un de ces brasiers et observèrent le curieux manège de leurs guides : ceux-ci s'étaient approchés d'un petit bâtiment dont la porte cochère laissait filtrer des lumières. De cette porte, ils discutaient âprement avec une jeune femme, dont le groupe ne distinguait pas les traits à cause du contre-jour. Celle-ci leur jeta manifestement un coup d'œil avant de hocher la tête et de faire un signe de la main vers l'intérieur de la maison. Aussitôt, d'autres jeunes femmes, vêtues de robes richement ornées mais sales et déchirées par endroit, sortirent de la maison et se dirigèrent vers le groupe. Leurs coiffures et maquillages outranciers ne laissaient guère de doute sur ce qu'elles étaient : des prostituées, des filles des rues qui avaient décidé de vendre leurs corps au plus offrant plutôt que de rester dans la misère.

Krysos avait déjà eu un aperçu de ce genre d'individus à Akroïth, et Amber lui avait expliqué ce qu'elles faisaient ; il savait qu'elles n'étaient pas dangereuses, mais leur compagnie le mettait malgré tout mal à l'aise. Cependant, leur parfum enivrant, leurs gestes gracieux et le doux papillonnement de leurs cils lourds d'artifices ne le laissaient pas indifférent, et il se mit à les dévorer des yeux, tandis qu'elles invitaient le groupe d'aventuriers à les accompagner. Jetant un regard vers leurs guides, ceux-ci les incitèrent à suivre les prostituées là où elles les emmenaient.

Aucun mot ne fut prononcé durant la marche. Les filles de joie tournaient autour d'eux tout en les guidant, appréciant la forte musculature de Sappir ou touchant avec légèreté le pommeau de l'épée de Krysos. Elles manifestèrent même de l'intérêt pour Agata et Amber, dont elles caressaient les visages avec douceur. De temps en temps, un petit gloussement mutin échappait à l'une des jeunes femmes. Il n'émanait d'elles aucune menace, juste l'émerveillement et la joie simples que peuvent procurer la vision de nouveaux visages - clients potentiels - à ceux qui ont tout perdu. Malgré lui, Krysos les plaignit… Beryl était étroitement collé à lui et jetait partout des regards apeurés, ne comprenant manifestement pas pourquoi l'une des ces filles avait entrepris de jouer avec ses boucles blanches.  

La grande rue circulaire se déroulait devant eux pendant qu'ils marchaient ainsi, entraînés vers une destination inconnue par leurs charmants anges gardiens. Personne ne vint leur chercher noise durant le trajet, les coups d'œil appuyés que lançaient fréquemment les filles de joie autour d'elles suffisaient à libérer le passage. Les rues qu'ils dépassaient, et apercevaient à peine dans l'ombre, étaient tortueuses et semblaient tracées en dépit du bon sens, comme si aucun plan préalable n'avait été établi : les maisons se dressaient çà et là, sans aucune logique ni harmonie ; elles étaient simplement posées là où leurs habitants avaient décidé de vivre, sans aucun égard pour la circulation ou la commodité. Cela reflétait bien l'état d'esprit des gens de ce quartier, auxquels il importait plus d'avoir un toit sur la tête, aussi bancal soit-il, que de se préoccuper de choses aussi futiles que l'aménagement urbain.

Et pourtant, on apercevait parfois des bâtisses imposantes, qui avaient sûrement connu des jours meilleurs, mais dont on pouvait encore discerner la beauté à travers la saleté et la décrépitude : des balustrades en fer forgé, des fenêtres aux petits carreaux colorés, certains brisés, des portes aux tympans travaillés… Tous ces éléments indiquaient que le bas quartier n'avait pas toujours été cet immense bouge infâme et abandonné des hautes sphères du pouvoir.  

Ils se dirigeaient justement vers un bâtiment de ce genre. Il était constitué de deux étages, le premier en pierres solides bien taillées, et le second en bois, verni avec soin. Ses larges fenêtres étaient encadrées de lourdes tentures pourpres et à chacun de ces coins brûlaient des torches. Des individus entraient et sortaient par la grande porte, que surmontait une terrasse supportée par deux forts piliers de marbre jaune. L'apparence des personnes qui fréquentaient ce lieu était hétéroclite : on y croisait aussi bien des malfrats crasseux et débraillés que des gentilshommes bien habillés, aux chapeaux bien enfoncés sur leurs têtes afin de ne pas être reconnus.

L'une des prostituées fit une révérence théâtrale devant eux avant de déclamer :

Bienvenue à L'Eros Ecarlate de Dame Ruby !

Les Gardiens des Gemmes jaugèrent l'endroit du regard avant de se risquer à l'intérieur. D'autres prostituées, accoudées au mur de la maison close  car il s'agissait bien de cela  les invitaient à entrer par des signes aguicheurs. Krysos décida de rassembler tout le monde afin de prendre une décision.

Pensez-vous que ce soit dangereux ? interrogea-t-il ses compagnons. Je n'ai jamais mis les pieds dans… ce genre de lieu…
— C'est toi qui a insisté pour voir cette Ruby Carminéros, non ? lui répondit Amber, un peu agacée. Nous t'avons suivi parce que nous pensions que tu étais sûr de toi. On peut toujours revenir en arrière et chercher un autre moyen…
— Nous sommes sur place, il serait stupide de renoncer maintenant, intervint Obsidien. Je n'aime pas trop ce genre d'endroit... Il regarda Agata qui faisait la moue. ... mais je pense que nous devrions entrer et voir ce que nous pouvons y apprendre.

Syen ne sembla pas opposé à cette idée. Sappir se contenta de hausser ses larges épaules et Verdel, visiblement peu rassuré, opina du chef, signifiant ainsi son accord. Seule Agata, occupée à chasser une fille un peu trop entreprenante, paraissait plus que réservée.

Krysos déglutit, puis, la main de Beryl bien serrée dans la sienne, il franchit le seuil de la maison, les autres sur ses talons. Il fut alors assailli d'une foule de sons, d'odeurs et de couleurs.

Des rires résonnaient dans le hall de l'établissement de plaisir. Des candélabres éparpillés sur les meubles précieux dispensaient une lumière tamisée, suffisante cependant pour ne rien perdre de ce qui se déroulait dans chaque coin de la vaste pièce. Des jeunes femmes étaient langoureusement allongées sur des sofas rouges, en compagnie d'hommes dans un état d'ébriété visiblement avancé. Des couples échangeaient des baisers passionnés - entre autres gestes plus lubriques - aux yeux de tous sans aucun complexe. Krysos crut même apercevoir dans un coin un homme, qui portait une perruque poudrée, enlacer ce qu'il lui sembla bien être un jeune garçon habillé en femme. De lourds rideaux de velours rouges, semblables à ceux de l'extérieur, cascadaient sur le sol recouvert de tapis épais aux couleurs chamarrées. Un grand double escalier menait à l'étage supérieur, duquel descendaient maints hôtes et invités, marchant bras dessus bras dessous. Le hall donnait, à droite et à gauche, sur une enfilade de pièces plus petites mais visiblement encombrées du même genre de scènes qui se déroulaient ici. L'odeur de la cire fondue et du parfum des employés se mêlaient dans une senteur entêtante, un peu écoeurante, mais qui tournait la tête. Partout dominaient l'or et la pourpre.

Mais en dessous de tout ce faste, de toute cette richesse affichée, de tout ce libertinage exercé à la vue de tous, on distinguait la réalité, la vacuité et l'artifice de tout ce décor : l'or n'en était pas, le velours ne cachait que partiellement les lézardes des murs, l'alcool qui coulait à flot était de mauvaise qualité, les robes sales, les perruques de travers, les rires forcés… Les gens rassemblés ici faisaient confiance à cette fausse réalité, lassés de celle qu'ils vivaient au quotidien ; ils venaient chercher ici le peu de rêve de splendeur, de flamboyance qui leur restait, même s'il n'était que temporaire et factice.

Dès qu'ils se furent avancés au milieu du hall, une véritable petite escouade de jeunes garçons, habillés comme des pages mais eux aussi débraillés, leur indiquèrent le double escalier. Quand ils commencèrent à s'y diriger tous, le plus grand des garçons, dont la bouche était barrée d'un gros trait de rouge-à-lèvres, les retint en disant :

Vous ne pouvez pas tous monter. Les quartiers de Maîtresse Ruby ne sont pas ouverts à n'importe qui. Qui d'entre vous veut lui parler en personne ?

Krysos, sentant les regards des autres le pousser en avant, fit un pas. C'était lui qui avait décidé de venir ici, il devait assumer jusqu'au bout.

Je… vais y aller…

Sa voix tremblait un peu, autant à cause de l'endroit insolite où il se trouvait que du mystère qui entourait la personne qu'il s'apprêtait à rencontrer.

Vous m'attendez tous ?  demanda-t-il en se retournant vers ses compagnons, craignant un instant qu'ils ne le laissent seul ici.

Beryl se jeta alors sur son bras, bien décidé à ne pas laisser son frère faire face seul. Il avait peur lui aussi, mais la perspective de rester à attendre dans le hall avec les autres l'effrayait encore plus. Krysos se sentit malgré lui soulagé que son frère veuille le suivre, car c'était la meilleure compagnie qu'il avait espéré en cet instant. Il reprit donc sa main dans la sienne et s'adressa au page qui attendait :

Nous sommes deux. Ca ira ?
— Veuillez me suivre.

Et la demi-douzaine de jeunes serviteurs les précéda jusqu'à l'escalier.

 

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