chapitre10-2
(Seconde Partie)

« L'amour fait toujours croire ce dont on devrait douter le plus... »

 

Un long couloir éclairé de chandeliers accolés aux murs s'ouvrait devant les jumeaux. Les petits pages les avaient abandonnés en haut de l'escalier, et leur avaient indiqué d'aller toujours tout droit. Alors qu'ils avançaient à petits pas, les frères purent distinguer à intervalles réguliers sur les murs des peintures représentant des scènes galantes, certaines plus lubriques que d‘autres… Il régnait dans cet endroit un parfum différent d'en bas, plus subtil, plus léger, mais empreint d'un mystère envoûtant. Il ressemblait à l'odeur de l'encens que Ferypenda faisait parfois brûler dans la maison tôt le matin… Pendant un moment, les deux frères se crurent revenus chez eux, à TigrEye…

Puis une autre odeur se superposa, moins agréable : celle du sang frais. Les jumeaux s'arrêtèrent alors devant une porte qui se trouvait au fond du couloir. Elle comportait un petit heurtoir métallique et, prenant son courage à deux mains, Krysos s'en empara et le cogna trois fois contre la porte. Comme personne ne répondait, il attendit environ une minute avant de se décider à entrer.

La pièce était petite, d'un aspect étrangement sphérique, et remplie d'un tas d'objets hétéroclites tous plus étranges les uns que les autres. Des alambics, des carafes, des éprouvettes, des athanors, dispersés en désordre sur une table, reflétaient la lumière d'une grande lampe posée sur le sol. Des cadavres de rats et d'oiseaux traînaient entre tout ce bric-à-brac. L'odeur d'encens était devenue plus forte et Krysos remarqua qu'une bûche craquait dans une petite cheminée : c'était elle qui dégageait ce parfum. De nouveau, le jeune homme sentit sa tête tourner un peu.

Dans un premier temps, les deux frères ne virent personne dans la pièce, mais un doux frottement se fit entendre dans une zone sombre et une petite bougie s'alluma alors. Elle révéla une partie de la pièce encombrée d'un gigantesque lit à baldaquins, tellement surchargé de voiles et de coussins pourpres qu'il en disparaissait presque. Une silhouette se mouvait près du lit, s'approchant afin de se mettre en lumière : c'était une femme portant une perruque blanche impressionnante et une magnifique robe rouge au large décolleté. Quand elle vit ses deux visiteurs, elle s'arrêta et leur sourit, étonnée de les trouver là.

Pardonnez-moi, je ne vous ai pas entendus entrer, commença-t-elle. Elle avait une voix profonde, étrangement grave, mais d'une sensualité parfaitement discernable. J'honorais la commande d'un client...
— Nous… nous n'avons vu personne sortir, nous ne pensions pas vous déranger…

Krysos était troublé.

— Mon client est déjà sorti depuis une petite heure. Mon travail ne consiste pas seulement à satisfaire leurs désirs charnels.

Elle s'assit sur le lit et sa robe s'étala sur la couverture rouge. Son visage était beau, mais empreint également d'une maturité qui faisait défaut aux jeunes prostituées que Krysos et Beryl avaient vues en bas. Cette femme connaissait la vie, ses joies et ses peines, ses difficultés et ses bonheurs. Malgré la poudre blanche qui couvrait ses joues et ses épaules, on pouvait distinguer quelques rides, qui, loin de la faire paraître plus âgée, la rendait plus attirante.

Vous êtes encore des enfants, nota-t-elle en les regardant distraitement. Des enfants au visage bien étrange. Vous êtes beaux... J'aime la beauté… Sa voix s'était faite lointaine, comme si elle se parlait à elle-même. Puis elle se reprit : Je suis Ruby Carminéros, la reine de tout ce joyeux spectacle. Que puis-je faire pour vous ? L'un de vous deux désire-t-il devenir un homme grâce à mes talents ? Je vous préviens, il faudra y mettre le prix…

Krysos comprit - lentement - où la femme voulait en venir. Il rougit un peu, avant de s'avancer, en essayant de paraître moins timide.

Nous ne voulons rien de tout cela, en fait, nous… nous voulons…, bégaya-t-il.
— Ah ! je sais ! s'écria Ruby. Un sortilège d'amour, bien sûr ! Cela fait aussi partie de mes talents, au cas où on ne vous l'aurait pas dit…
— Euh… non, non, ce n'est pas cela non plus…

Krysos n'arrivait pas à se lancer. Il était comme hypnotisé par les yeux de Ruby, qui le scrutaient à présent avec une intensité au-delà de la curiosité.

Celle-ci retira alors sa perruque et une cascade de cheveux auburn tomba sur ses épaules dénudées. Sa physionomie changea du tout au tout, et elle parut alors beaucoup plus accessible, plus vivante, mais non moins mystérieuse. Krysos s'approcha d'elle, Beryl toujours accroché à son bras.

Nous voudrions profiter de votre expérience… mais pas de celle-là…, se hasarda-t-il.
— Je suis une prostituée, mes talents restent limités, bien qu'ils puissent répondre à tous les désirs qu'un homme normalement constitué puisse formuler. Elle rafraîchissait son maquillage devant un miroir à main. Si vous ne voulez pas coucher avec moi ni un sortilège, que voulez-vous ?
— Excusez-moi, mais… qu'entendez-vous par sortilège ?
— Rendre les gens amoureux ! répondit-elle, d'un ton plein de lyrisme. Leur inspirer un tel désir pour une personne qu'ils préféreraient mourir plutôt que de s'en passer. Un Don merveilleux, n'est-ce pas ? Nombre de gens de la haute société font appel à mes services. Le désir sexuel est l'un des commerces les plus lucratifs au monde.

Krysos se ressaisit un peu. Il ne voulait pas se laisser intimider par les mots lourds de sens de cette femme, aussi séduisante soit-elle. Il se campa résolument devant Ruby et s'éclaircit la voix :

En fait, nous ne voulons pas de ce genre de service. Nous avons entendu dire que vous possédiez des informations confidentielles sur le palais impérial…

Ruby se détourna de son miroir et regarda cette fois intensément les jumeaux. Ses yeux s'élargirent quand ils rencontrèrent ceux, déterminés et inquisiteurs, de Krysos. Elle se leva et vint vers lui, d'une démarche empreinte de volupté.

Dans le but de vous y infiltrer, j'imagine ? conclut-elle. Et pourquoi deux chérubins comme vous… Elle passa sa main sur le torse de Krysos, signifiant par là qu'elle ne le considérait absolument pas comme un chérubin. ... voudraient se frotter à notre chère élite impériale ?

Le mépris se décela dans son ton quand elle prononça ces trois derniers mots.

— Nous avons quelque chose à y chercher. Un objet, plus précisément. Nous aurions voulu savoir ce que vous pouviez nous apprendre sur la configuration du palais, ses cachettes possibles, sa sécurité, enfin, vous voyez…
— J'ai souvent séjourné dans ses geôles, ainsi que nombre de mes espions, répondit Ruby, qui tournait toujours autour des jumeaux. Certains y ont perdu la vie, d'autres ont réussi à la garder. Pas par un effet de la bonté de sa gracieuse majesté, bien sûr. C'est seulement une façon de me rappeler qu'il peut faire de nous ce qu'il veut… Quant à moi, mes relations entretenues grâce à mes services pour des gens importants m'ont été très utiles pour éviter la potence.
— Vous ne semblez guère aimer l'empereur Diaman…, hasarda Krysos.
— Ce chien ! Elle avait craché le mot. La maison Magnazurant est un repaire de criminels bien plus dangereux que ceux que j'abrite ! Et Diaman en est la plus affreuse progéniture ! Cela fait des années que je le combats, mais cet immonde bâtard sait s'y prendre ! Et il est bien entouré…

Ruby tournait maintenant au centre de la pièce, comme un fauve excité. Elle prit son miroir à main et le brisa sur son genou. Elle contempla alors son reflet dans les morceaux qui gisaient, épars.

Les plus belles années de ma vie s'en sont allées, mais je compte bien consacrer celles qu'il me reste à mettre à terre cette infâme charogne. Toute aide est la bienvenue. Elle se retourna vers les jumeaux. D'où qu'elle vienne. Joignez-vous à moi et je ferais ce que je peux afin de vous permettre d'obtenir ce que vous voulez. Le palais impérial est une véritable forteresse que vous ne réussirez jamais à percer seuls.
— C'est que… nous sommes déjà tout un groupe et nous n'envisageons pas de…
— Toi seul serait suffisant, miaula Ruby en se frottant tout contre lui. Je t'ai pris pour un enfant, mais en fait tu es un guerrier. Elle caressait la ligne de son menton. Je devine en toi une force considérable… colossale… Tu lui ressembles tellement... Ta virilité est prête à s'épanouir, pourquoi ne pas t'en remettre à moi ?…

La reine des prostitués avait approché son beau visage tout près du sien, et Krysos sentit une bouffée de chaleur l'envahir. Le reste de la pièce se brouilla alors, seule Ruby lui paraissait nette à présent… et si belle…

Toi et moi, quel formidable couple nous formerions ! s'extasia-t-elle en prenant le visage de Krysos dans ses grandes mains aux ongles vernis. Tu serais mon chevalier et moi ta reine ! Tu écraserais nos ennemis de ta lame furieuse, et moi je te rendrais les honneurs que l‘on doit au plus puissant des guerriers… ! Imagine, la paix que nous pourrions apporter à tous ces gens, si nous faisions tomber l'Empereur… Toi et moi… ensemble… »

Les paroles de Ruby étaient si tentantes, elles faisaient entrevoir un si bel avenir… Krysos ne pouvait s'empêcher de l'écouter, les muscles tendus, la chaleur lui irradiant le bas-ventre. Il se sentait plein d'une force nouvelle, capable de soulever des montagnes, seulement pour ses beaux yeux… seulement si elle le lui demandait… Ruby n'était plus une prostituée à ses yeux, mais une figure rayonnante qui lui offrait à la fois la victoire et l'amour, une reine transfigurée dans ce bouge insalubre, qui n'attendait que son roi afin de se manifester.

Viens, mon chevalier, viens prendre ton acompte. Si tu m'obéis, les plus grands plaisirs seront tiens… 

Et elle l'attira vers le lit, en le tirant doucement par le bras. Krysos, totalement hypnotisé par le pouvoir de Ruby, se laissait faire avec délice. Il la voulait, là, maintenant, et rien ne pourrait l'empêcher de satisfaire cette faim dévorante qui lui faisait bouillir les entrailles… La simple caresse des mains de sa reine bien-aimée dans ses cheveux le rendait fou…

Une forme sombre s'interposa entre lui et l'objet de son désir. Sa vue revint à la normale, et il vit Beryl, les bras écartés, entre lui et la prostituée qui avait repris sa véritable apparence. Elle était à moitié allongée sur le lit, une expression de fureur outrée sur le visage.

Se retournant vers son frère, Beryl tambourina sur le torse de Krysos, les larmes aux yeux, en lui criant de ne pas écouter cette sorcière. Krysos ne comprit pas dans un premier temps le comportement de son jumeau, encore abruti par la vision de Ruby devenue la plus belle femme du monde… puis il se rappela, et se rendit compte qu'il avait été victime du Don de la prostituée, qui avait essayé de le séduire afin de l'utiliser à son compte. Il fit reculer Beryl, le remerciant silencieusement de l'avoir ramené à la raison. S'approchant de Ruby, assise sur le lit et encore secouée par l'intervention du jeune muet, il la regarda d'en haut, et lui dit d'un ton méprisant :

Si vous n'avez rien à nous apprendre, nous nous débrouillerons nous-mêmes pour trouver un moyen d'entrer dans le château. Aucun de nous ne vendra son âme pour obtenir vos faveurs.
— Vous n'arriverez à rien, grinça Ruby, frustrée de ne pas avoir obtenu ce qu'elle voulait. Ce palais sera votre tombeau si vous vous y aventurez…
— Nous prendrons le risque, ce ne sera pas le premier, lui répondit Krysos. Votre combat est juste, mais je n'apprécie pas vos… méthodes. On obtient rien des gens en en faisant des esclaves.

Ruby prit une expression déconfite, mais son orgueil n'avait pas disparu. Elle sourit timidement à Krysos, espérant contre toute attente le séduire de nouveau.

Un esclave ? Non, tu aurais été mon amant, mon seul ami et mon frère…
— J'ai déjà un frère, et des amis également. Pour le reste… je me passerai de vos services. Désolé de ne pouvoir combler vos attentes.

Il fit une petite révérence devant la reine des prostitués et commença à rebrousser chemin vers la porte. Beryl marchait à reculons, son regard sans pupilles toujours tourné vers Ruby, une expression de colère suspicieuse sur le visage. Il détestait cette femme qui avait essayé de voler le corps et l'âme de son frère.

 

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