chapitre10-2
(Troisième Partie)

« L'amour fait toujours croire ce dont on devrait douter le plus... »

 

Mais sa colère ne pouvait surpasser la haine que la prostituée éprouvait à son égard. Elle suivit des yeux les jumeaux qui s'éclipsaient dans le couloir sans autre forme de politesse. Jamais on ne l'avait repoussée ainsi ; jamais elle n'aurait dû le tolérer. Son orgueil se contorsionnait dans sa poitrine, dans sa tête, dans ses mains. Elle ne pouvait le supporter… Elle avait désiré cet homme à un point tel que le fait de ne pas l'avoir obtenu la torturait. Elle obtenait toujours ce qu'elle désirait. Et celui-ci lui avait échappé, à elle, la grande Ruby Carminéros, elle qui faisait tourner la tête de n'importe quel homme au point qu'ils se tuaient pour elle quand elle le leur demandait. C'était abject. Elle ne pouvait le souffrir plus longtemps.

Cet immonde petit insecte aux yeux rouges l'avait rejetée sur le lit, loin de sa proie, comme une vile créature nuisible. Comment avait-il osé ? Elle devait se venger. Le lui faire payer. Par n'importe quel moyen. Et elle cherchait ce moyen.

Elle cherchait encore quand, baissant les yeux sur sa main, dont l'un des ongles s'était cassé dans sa chute sur le lit, elle remarqua, coincé dans une de ses bagues, un long fil d'argent… légèrement bouclé, brillant et ondulant sans aucun souffle d'air.

Alors, elle entrevit ce qu'elle allait faire.

Cela faisait si longtemps qu'elle était seule... si longtemps qu'il était parti... Non, qu'on le lui avait enlevé. Le seul homme qu'elle avait réellement aimé... Pendant un instant fugitif, elle avait de nouveau aperçu son visage sur celui du jeune inconnu qui venait de sortir. Pas une ressemblance formelle, mais une attitude, une impression... Peut-être la forme de son menton, de sa mâchoire... le ton de sa voix ou sa posture... Tout en lui rappelait Samar. Elle ne s'en était pas rendue compte tout de suite, mais quand son souvenir s'était surimposé sur le visage du jeune homme, quelque chose se trouva brisé en elle. Elle se crut revenue en arrière des années plus tôt, à l'époque où elle se savait belle et respectée de tous... Et aimée... Réellement. A ses côtés, elle s'était sentie de nouveau jeune et désirable. Malgré elle, elle avait jeté son Don vers lui, afin qu'il l'étreigne comme elle aimait l'être, afin qu'il puisse lui dire les mots qu'elle n'avait plus entendus depuis ces temps heureux... Mais il s'était détourné d'elle, la laissant plus seule qu'elle ne l'avait jamais été. Il lui sembla réaliser pour la première fois, avec une horreur indicible, que Samar était mort et qu'elle ne le reverrai pas. Mort à cause de l'Empire...

Il lui arrivait d'envier ceux qu'elle unissait grâce à son Don, leur bonheur sans nuages, les mariages, les amoureux qui marchaient le soir à l'ombre des arbres... Certes, ces sentiments qu'elle engendrait n'étaient ni naturels ni réels, mais quelle importance ? Ne semblait-il pas tristement cynique qu'elle puisse lier des inconnus entre eux avec tant de facilité alors qu'elle même passait son temps à contempler sa couche vide et froide ? Les amants de passage ne comptaient plus pour elle. C'était Samar qu'elle voulait... lui ou celui qui lui ressemblait...  

Après la perte de cette perle rare, il lui semblait que plus rien ni personne ne pourrait la combler. En l'abandonnant, il venait de tuer la dernière once d'humanité qui restait en elle. Dorénavant, elle n'aurait plus aucune pitié pour personne. Puisque son coeur était irrémédiablement brisé, que pouvait bien lui importer celui des autres ? Mais il lui restait encore un espoir de voir revenir son amant. Un espoir qui tenait à un mince cheveu blanc...

Elle prit place devant son fatras d'instruments divers, dans lequel elle se trouvait parfaitement à son aise. Quand l'une des ses filles vint l'informer qu'un client demandait à la voir, elle la congédia et lui dit qu'elle ne prendrait plus de client aujourd'hui, qu'elle était occupée et ne devait pas être dérangée. Quand la porte fut refermée, elle posa délicatement le cheveu blanc sur une petite plaque de verre qu'elle plaça sous un étrange appareil. A travers la gemme spéciale qui y était enchâssée, elle put voir à qui ce fin fil appartenait. Elle s'en servait souvent afin d'être sûre que le matériel qu'elle utilisait pour ses sortilèges appartenait à la bonne personne, celle désignée par son client. Appartenait-il à l'un ou à l'autre frère ? Dans les facettes de la pierre transparente apparut un visage, un peu déformé, difficilement discernable : était-ce son amant ingrat ou bien son ignoble frère ? Elle fit le point avec une molette qu'elle tourna ; elle discerna des yeux sans pupilles… Ce cheveu n'appartenait pas à l'homme qu'elle aimait, mais à l'autre, celui qu'elle haïssait. Il avait dû se coincer dans sa bague au moment où il l'avait repoussée sur le lit. Son souvenir raviva sa rage. Elle s'adossa à sa chaise et laissa tomber son menton sur sa poitrine opulente, s'abandonnant un moment à sa colère mêlée de chagrin. Mais elle se redressa vite : elle devait pouvoir faire quelque chose avec ce cheveu, mais quoi ?

Elle se mit à faire les cent pas dans sa chambre, remit une bûche dans la cheminée et laissa les vapeurs parfumées lui éclaircir l'esprit. Elle possédait un cheveu d'un homme auquel elle voulait du mal… Qu'en faire ? Elle avait pensé d'abord que c'était celui du double de Samar, et avait envisagé de lui jeter un sortilège afin de le faire revenir vers elle au grand galop, mais ce n'était pas le sien. Comment utiliser cet atout à son avantage ? De quelle utilité ce cheveu pouvait-il être pour elle ?  

A force de marcher, elle trouva. Là, enfermé dans une bouteille de verre, elle-même cachée dans un petit meuble, elle gardait précieusement quelque chose dont elle avait réussi à s'emparer bien des années auparavant, alors que Diaman n'était encore qu'un tout jeune souverain que l'on pouvait encore approcher sans se heurter à un bataillon de soldats armés jusqu'aux dents. Fouillant dans cette petite commode sur laquelle étaient entassés des vêtements, elle dénicha enfin ce qu'elle cherchait : une minuscule fiole dans laquelle roulait un autre cheveu, moins brillant et plus raide. Elle le contempla en tournant le flacon dans sa main, un sourire machiavélique sur le visage…

Tous les deux, vous m'avez pris l'homme que j'aime, murmura-t-elle. Vous en paierez les conséquences...

Elle se dirigea de nouveau vers sa table et repoussa ses ustensiles. Devant elle, elle plaça un grand bol rempli d'eau, dans lequel elle déposa une bougie flottante. Elle saisit la petite flamme entre deux doigts, fit le geste de la tordre, et celle-ci grandit, tout en virant du jaune ardent au rouge sang. D'une petite cage voilée suspendue à côté, elle sortit un oiseau au plumage blanc, qu'elle égorgea rapidement avant d'en verser le sang dans l'eau. Elle sortit le cheveu de Diaman de son récipient, et le plaça près de sa main gauche ; elle prit également le cheveu du frère de son amant disparu et le posa près de sa main droite. Elle prononça alors ces mots, sur un ton incantatoire :

« Ils ne se connaissent pas,
Ne se sont jamais vus.
Leurs routes ne devaient pas se croiser,
Leurs regards jamais se frôler.
Leur destin les éloigne,
Mais aujourd'hui ils seront réunis.
Par la flamme de la passion qui brûle devant moi
Je les unirai pour la vie
Jusqu'à ce que la mort les sépare. »

Elle saisit alors le cheveu brillant et ondulé dans sa main droite et le porta au-dessus de la flamme rouge vacillante. Elle savait qu'elle n'avait pas droit à l'erreur, car la perte de ses deux précieux éléments serait irréparable. Elle prit ensuite le cheveu de Diaman et l'approcha de l'autre jusqu'à ce qu'ils se touchent : le cheveu du souverain vint s'entortiller autour de celui du muet, scellant un pacte dont elle-même ne pouvait saisir toutes les implications…

Tenant toujours les deux cheveux enlacés de ses deux mains, elle continua sa mélopée :

« Que la passion habite dès à présent Diaman nèb Magnazurant
Qu'il tombe à genoux au premier regard ;
Qu'il se traîne devant l'objet de son désir jusqu'à l'humiliation ;
Qu'il supplie, espère et désespère ;
Que son amour soit à sens unique
Et que la mort soit son seul remède. »

Elle laissa alors tomber les deux cheveux entrelacés dans la flamme de la bougie ensorcelée. Celle-ci vira au noir pendant une seconde, puis s'éteignit. Elle avait réussi. Elle avait fait d'une pierre deux coups en maudissant du mal d'amour son ennemi juré et celui qui lui avait enlevé son amant. Ce qui résulterait de ce sortilège, le plus puissant qu'elle ait jamais jeté, elle n'en savait rien. Mais sa colère était apaisée… Pour un temps, jusqu'à ce que sa faim d'amour la dévore de nouveau...

 

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