chapitre10-2
(Cinquième Partie)

« L'amour fait toujours croire ce dont on devrait douter le plus... »

 

Après avoir difficilement retrouvé leur chemin en évitant les mauvaises rencontres, les Gardiens des Gemmes furent de nouveau exposés au soleil de fin d'après-midi. Bientôt il se coucherait, le temps que Zyrconia achève sa révolution, pour revenir demain illuminer les terres. La Lune luisait déjà fortement dans le ciel, au sud-ouest. S'ils voulaient s'infiltrer dans le palais aujourd'hui, il fallait faire vite.

Ruby Carminéros ne leur ayant été d'aucun secours, le groupe se mit à marcher un peu au hasard ; le découragement commençait à les assaillir. Mais, calquant leur pas sur celui de Syen, alerte et décidé, ils se retrouvèrent finalement sur la place Safranivéenne, là où l'Empereur avait fait son discours quelques heures plus tôt. Le banni d'AguaMarina avait un plan en tête, et en fit part à ses amis :

Je sais que c'est risqué de pénétrer dans ce château sans savoir ce qui nous y attendra. Aussi je propose que seuls quelques-uns d'entre nous s'y faufilent…
— Mais comment, Syen ? s'insurgea Krysos. Les gardes ne nous laisseront pas passer au niveau supérieur, et même s'ils le faisaient, nous ne pouvons pas frapper à la porte en espérant qu'ils nous ouvrirons !
— Il y a une autre entrée que nous n'avons pas envisagée. Celle-ci.

Il montra d'un geste discret la porte par laquelle le souverain avait surgi sur la place accompagné de son escorte.

Cette porte mène sûrement à un passage secret qui permet à Diaman de quitter son palais pour se rendre en ville sans avoir à la traverser. N'oubliez pas à quel point il est prudent…
— Nous ne savons pas où cela conduit, répondit Agata, à voix basse. Et si cela menait droit dans un piège ? Il n'y a même pas de garde pour défendre cet endroit, c'est louche.
— Nous n'avons plus beaucoup de temps devant nous, contra Syen. Plus nous attendons, plus le danger menace. Il reste encore le village de CatEye à sauver, en imaginant qu'il n'ait pas déjà été attaqué. Et si nous voulons voir l'Oracle avant, une décision doit être prise maintenant.

Krysos tourna son regard rougeoyant vers la porte, leur unique chance de pénétrer dans la forteresse impériale. L'absence de soldats, alors qu'ils avaient été si nombreux pendant l'allocution, le laissait perplexe, mais le temps n'était plus aux débats intérieurs. Il prit les choses en main.

Nous faisons ce que dit Syen, décida-t-il. J'y vais avec lui. Obsidien, tu viens aussi, ainsi qu'Amber : ton Don pourra nous être utile. Les autres, faites le guet. Nous allons d'abord jeter un œil dans ce souterrain afin de voir où il mène. S'il y a un danger, nous rebrousserons chemin.
— Elle est sans doute fermée à clef. Tu crois qu'ils laisseraient une issue pareille ouverte à tous les vents ?, s'inquiéta Amber.
— C'est-ce que nous allons vérifier tout de suite.

Et Krysos, tout en jetant des coups d'œil alentours afin d'être sûr qu'aucun garde caché n'était en train de l'observer, se dirigea vers la porte. Elle était plus large que haute, assez pour laisser passer trois cavaliers de front. Elle avait un jeu de double battants et deux poignées permettaient de l'ouvrir. Il tira un peu sur elles et sentit la porte bouger sur ses gonds. Il fit un geste vers ses compagnons et ceux-ci s'avancèrent au milieu de la place. C'est alors que tout se précipita.

Des claquements, des entrechoquements métalliques envahirent le lieu. Tout autour de la place Safranivéenne, des soldats en livrée, armés de lances et de hauts boucliers, prenaient position en cercle, dans un ordre rythmé par leurs pas saccadés, parfaitement synchrones. Sur les gradins, d'autres soldats, armés d'épées ceux-ci, se mettaient en place ; plus hauts, disséminés sur les toits proches, des archers impériaux avaient déjà pointés leurs arcs chargés sur le centre de la place, à présent fermée de toute part. A leurs côtés, quatre ou cinq soldats portant des arquebuses tenaient les intrus en joue. Les Gardiens des Gemmes étaient cernés, sans aucune possibilité d'échappatoire.

On m'avait parlé de votre témérité, mais pas de votre stupidité.

Levant les yeux, le groupe d'aventuriers pris au piège comprit que cette voix était celle de l'Empereur Diaman, posté sur une terrasse à faible hauteur, juste au-dessus de la porte. Il était accompagné du général Wavell et de la femme sans nom à la natte blonde, toujours vêtus de leurs armures. Quelques courtisans étaient aussi de la partie et s'esclaffaient devant la mauvaise posture de ceux qui avaient imaginé tromper la vigilance de leur souverain.

Diaman frappa dans ses mains, en dérision.

Vous avez réellement pensé pouvoir vous infiltrer dans mon palais ainsi, sans rencontrer aucune résistance ? persifla-t-il, se moquant ouvertement d'eux. Vous n'êtes de que vils paysans, votre lamentable petite bande ne mérite même pas que je mobilise autant d'hommes.
— Comment as-tu été mis au courant de notre présence ? grinça Krysos entre ses dents.
— Mon fidèle général ici présent... Il désigna Wavell en lui posant la main sur l'épaule ... s'est empressé de me donner votre signalement, que j'ai ensuite transmis à mes espions. Ils connaissent vos moindres faits et gestes depuis que vous avez passé les portes de SolaPiair.
— Tes hommes ont massacré mon village ! hurla-t-il. Elle ! Il désigna d'un doigt accusateur la femme en armure à gauche de Diaman. Elle a agit sous tes ordres ! Des centaines d'innocents sont morts ou ont perdu leur foyer à cause de vous ! Pourquoi voler ces gemmes ?! Que représentent-elles pour toi ?!
— Quelle magnifique tirade ! se moqua la femme aux cheveux blonds, de la même voix dédaigneuse que Krysos connaissait déjà. Tu espères nous émouvoir ? Les volontés de notre seigneur font loi, contente-toi de cela et va donc pleurer tes morts loin de nos regards !
— Ma chère Aegys, susurra Diaman en se penchant vers elle, ce rustre te demande pourquoi tu as tué ses compatriotes, réponds-lui voyons…

La dénommée Aegys se pencha sur la balustrade afin que Krysos entende bien ses mots :

Tes idiots de prêtres ont cru bon de résister autant que possible à mon Don. S'ils s'étaient laissés faire, ils auraient eu la chance des Lapiens. Ils sont seuls responsables de ce qui s'est passé. On ne refuse pas une requête impériale, sinon on en paie les conséquences. Va donc te lamenter sur leur tombe !
— Les Gemmes Elémentaires me donneront accès à un grand pouvoir, renchérit Diaman. Un pouvoir qui peut enrichir ce monde et me faire l'égal d'un dieu. Ce peuple a besoin d'un chef capable de le guider vers le progrès. Et lorsque le chemin des cieux me sera ouvert… plus rien ne sera impossible. Que représente la vie de quelques centaines de personnes face à un tel absolu ?

Krysos, fou de rage, dégaina son épée de feu qui brasilla sous sa poigne serrée. Le reste du groupe s'était mis en garde, en cercle, Beryl et Verdel au milieu d'eux, afin de surveiller les moindres gestes des gardes qui les entouraient. Mais aucun d'eux ne bougerait sans un ordre de leur souverain.

Diaman se pencha lui aussi sur la balustrade et scruta avec attention les traits de Krysos.

Ne fais-tu pas partie de cette ignoble engeance dont descend ce prophète de malheur qui n'a de cesse de vouloir nuire à ma gloire ? interrogea-t-il. Vos traits sont semblables… et ses yeux rouges maléfiques ! Oui, tu dois en être, mais comment est-ce possible ? Quel nouveau complot ourdit-on contre moi ? Que n'es-tu mort avec le reste de ta tribu, là-bas, dans le sud ! »Krys

s'approcha encore davantage de l'endroit surélevé où se tenaient ses adversaires et tendit vers eux la lame rougeoyante.

Je suis venu vous punir de ces crimes, déclama-t-il, résolu. Au nom de toutes vos victimes.
— Tu comptes te battre contre tous mes hommes ? s'amusa Diaman, un sourire machiavélique sur les lèvres.
— Qu'elle descende, elle ! Il désigna Aegys de sa lame. Et vous verrez si je ne suis pas de taille !
— Un duel ? Intéressant. Aegys, désires-tu contenter ce gamin écervelé ?
— Je suis plutôt d'avis de les massacrer sur place. Cela fera une bonne distraction pour vos courtisans.

Ceux-ci approuvèrent l'idée de la guerrière.

Ce n'était pas la peur qui lui avait dicté cette alternative, mais la simple cruauté. Les Gardiens des Gemmes resserrèrent les rangs, s'attendant à un ordre d'attaque. Agata avait bandé son arc, les muscles de Sappir étaient en train de doubler de volume. Amber s'était emparée de sa dague, mais Syen, qui n'avait pas d'arme, restait un peu en retrait avec Beryl et Verdel. Obsidien, lui, se tenait prêt à couvrir ses compagnons des éventuelles flèches des archers.

Mais Diaman était d'une autre humeur.

Nous avons déjà une exécution privée prévue pour le banquet de ce soir. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Il parlait de la mort comme d'un sujet aussi anodin que le temps qu'il faisait. J'avais plutôt pensé à une mise à mort publique. Les ennemis de l'Empire, qui ont causé la destruction des villages élémentaires, capturés et exécutés. Voilà qui devrait satisfaire la plèbe. Faites-les prisonniers et lorsque cela sera fait, nous suspendront leurs cadavres aux tours de SolaPiair pour faire bonne mesure.

Aegys s'inclina servilement.

Comme Monseigneur voudra.

D'un geste, elle donna l'ordre aux soldats attentifs de capturer les rebelles. Krysos se détourna alors du petit groupe bien à l'abri sur la terrasse, dégoûté d'une telle lâcheté. Il leva son épée, bien décidé à ne pas se laisser prendre. La garde circulaire se rapprochait, boucliers levés. La fureur monta en lui, lentement mais sûrement…

C'est alors que Beryl surgit du cercle de ses compagnons et se jeta sur son frère, le suppliant de ne pas se battre, de se laisser capturer sans faire d‘histoire. Krysos le repoussait sans brusquerie, en lui expliquant mentalement qu'il n'avait pas le choix, quand une exclamation venue d'au-dessus de lui retentit sur la place :

Monseigneur, qu'avez-vous ? Vous sentez-vous mal ?

C'était la voix d'Aegys, mais empreinte d'inquiétude cette fois. L'Empereur Diaman, courbé sur le parapet de la terrasse, avait porté la main à son cœur comme s'il avait été touché de plein fouet par un projectile mortel. Krysos regarda Agata et constata qu'elle n'avait pas tiré de flèche ; du reste, elle n'aurait pu l'atteindre là où il se trouvait. Les soldats s'immobilisèrent momentanément, attendant que leur souverain confirme ou infirme les ordres.

Diaman tourna son visage vers le centre de la place. Son expression était partagée entre la surprise et la douleur. D'un doigt tremblant, il désigna le groupe de rebelles, toujours en garde, prêts à vendre chèrement leurs vies. Non, pas le groupe, mais une personne, une seule : Beryl, toujours cramponné au bras de Krysos, qui hurlait en esprit le nom de son frère.

Les lèvres du souverain tremblèrent à leur tour, articulèrent des mots à voix basse, puis il s'écroula de nouveau, comme terrassé par un mal inconnu. Aegys reprit le commandement et, désignant Beryl du doigt aux soldats alentours, hurla de nouveaux ordres :

Prenez celui-ci vivant ! Ne lui faites pas de mal ! Laissez partir les autres, ou tuez-les s'ils résistent, mais capturez-le ! Par ordre de l'Empereur !

Elle avait utilisé un ton péremptoire mais son expression en disait long sur la perplexité qu'elle ressentait devant le revirement de son seigneur. Celui-ci fut ramené en arrière, porté en lieu sûr par ses courtisans. Wavell, qui n'avait pas dit un seul mot, s'éclipsa lui aussi ; seule Aegys resta sur place afin de superviser le combat.

Les Gardiens des Gemmes s'étaient rendus compte du changement d'ordre, et refirent cercle autour de Beryl, afin de le défendre. Le jeune muet, qui venait juste de comprendre qu'il était devenu le centre d'attention, s'accroupit au sol, les mains sur la tête, en pleurant doucement. Krysos essaya de le calmer, son principal souci étant de ménager une brèche dans les rangs ennemis afin de s'enfuir.

Il se rapprocha d'Obsidien :

Nous n'avons pas à craindre les archers : s'ils veulent Beryl vivant, ils ne tireront pas.
— Mais pourquoi lui ?
— Je n'en sais rien, bon sang ! s'énerva Krysos. Pour l'instant, il faut se sortir d'ici, on se posera des questions après ! Essaie de les empêcher d'approcher. Il désigna du menton les soldats qui continuaient à s'avancer lentement. Et si tu pouvais placer un bouclier autour de Beryl…

Obsidien se baissa vers le jeune homme recroquevillé et produisit autour de lui un petit bouclier personnel qui donnait l'impression qu'il était enfermé dans une bulle d'air.

Cela tiendra tant que je resterai suffisamment concentré. Va devant, je reste près de lui.

Krysos se porta en avant du groupe, l'épée brandie, tournant sur lui-même afin de tenter de faire face à tous les adversaires à la fois. Il y en avait beaucoup et aucune chance de repli. Le combat s'annonçait rude. C'est alors qu'un cri rauque résonna derrière lui.

Sappir avait sauté en avant. Il s'abattit de toute sa masse sur le sol, et ses énormes poings firent trembler le pavé, ouvrant même des lézardes tout autour de lui. Les soldats en furent déséquilibrés et les compagnons choisirent ce moment pour passer à l'attaque. Agata se plaça à distance et cribla de flèches rapides comme l'éclair l'avant-garde ennemie ; Verdel avait trouvé refuge derrière elle. Amber profitait de l'impressionnante masse de Sappir pour s'abriter et distribuer ainsi des coups de dague bien placés. Krysos ne l'avait jamais vue en action, mais elle faisait preuve d'une efficacité remarquable. Syen avait ramassé la lance d'un des gardes et, la faisant tournoyer dans sa main avec une dextérité incroyable, il réussit à repousser bon nombre d'assaillants.

Leur véritable atout restait le moine gigantesque qui distribuait de violents coups du plat de la main ou du poing, et faisait voler dans les airs les boucliers. Les épées des soldats ne l'égratignaient qu'à peine et Krysos se rua à ses côtés pour faucher ses premières victimes. Il se retrouva à un moment dos à dos avec Amber et, exécutant avec grâce une danse qu'ils semblaient avoir répété par cœur mais totalement improvisée, ils mirent à terre un nombre non négligeable d'ennemis. La jeune femme signifia son contentement en levant le pouce à l'adresse de son partenaire.

Ils tinrent ainsi pendant une quinzaine de minutes, quand le flot de soldats commença à devenir incontrôlable. Des renforts cachés étaient venus en remplacement des soldats tombés. Le groupe se trouva progressivement acculé. Amber était couverte de contusions et Syen, malgré l'efficacité de sa lance, commençait à faiblir. Sappir était tombé à terre, fatigué par le poids de ses muscles ; le combat durait depuis trop longtemps pour lui, bien qu'aux yeux de Krysos, celui-ci eut parut court. Une blessure sanglante s'ouvrait dans son front, mêlant son fluide vital au rouge de ses yeux. Dans un ultime sursaut de résistance, il se jeta dans la mêlée, venant en aide à Amber et Sappir aux prises avec des assaillants. C'est alors qu'il entendit le cri étouffé qui le fit se retourner.

Obsidien était tombé en arrière ; son cimeterre roula au loin, et il resta au sol, sonné par le choc. Un grand guerrier portant une armure bleue argentée criblée de lumières venait de terrasser le prêtre. Le bouclier de protection qu'il avait érigé autour de Beryl commençait à s'effriter, à se dissoudre. Agata, restée tout au fond de la place, avait réussi à monter sur un gradin avec Verdel et tentait tant bien que mal d'arrêter ce nouvel adversaire en le visant des quelques flèches qu'il lui restait. Mais elles ne rencontrèrent aucune faille dans la cuirasse.

Le guerrier anonyme se pencha vers Beryl, et le souleva du sol avec facilité. Il n'était pas très grand mais la sensation de puissance qui émanait de lui suffisait à imposer la crainte. La visière de son heaume, décorée d'ailes bleues, était abaissée sur son visage. Une fumée grise, à l'odeur inconnue, s'échappa de son armure avec un chuintement. Lorsque Beryl comprit qu'on l'emmenait de force vers un endroit inconnu, il se mit à tambouriner sur les épaules et le dos de son kidnappeur et battit furieusement des jambes, tout en appelant son frère.

La peur de Beryl déséquilibra un moment Krysos. Ce fut ce moment qui lui manqua. Il vit le chevalier se retourner et emmener son frère par la porte souterraine ouverte. Des soldats le cernaient de toutes parts, mais pas pour l'attaquer : ils fuyaient le lieu de la bataille. Leur mission accomplie, aucun d'eux n'avait l'intention de se frotter davantage à ces adversaires qui s'étaient montrés plus que redoutables. Krysos voulut se relever, s'emmêla les pieds, buta sur un cadavre, puis sur un autre. Il ne voyait plus très clair, car les larmes brouillaient sa vue. Il entendait toujours la voix de son frère mais il ne le voyait plus : la porte s'était refermée sur lui.

Verdel avait sauté à terre auprès d'Obsidien afin de s'enquérir de son état. Sappir s'était relevé tant bien que mal et aplatissait comme il pouvait les derniers fuyards. Krysos ne voyait rien de tout cela : il s'ingéniait à frapper contre la porte de toute la force qui lui restait, les sens altérés, la vue trouble, le sang bouillant. On avait emmené son frère. On le lui avait enlevé. Cela ne pouvait être… Il voulait son frère, dut-il cogner sur cette maudite porte jusqu'à s'en briser les mains !

Un sifflement terrifiant fendit l'air derrière lui et une douleur atroce lui traversa la poitrine. Palpant son corps à l'aveugle, il sentit la pointe d'une flèche au milieu de son torse. Sa tête bascula en arrière mais il ne perdit pas connaissance. Il entendit fuser les tirs de quelques arquebuses qui se perdirent autour de lui et distingua confusément ses compagnons en train de s'abriter de la grêle éparse de flèches sous les grands boucliers abandonnés ; il vit Amber courir vers lui afin de le mettre à l'abri sous l'un d'eux. Boitant, la main serrée sur la pointe métallique qui lui déchirait les chairs, il se laissa faire, le bras passé sur les épaules de la jeune femme.

Il sentit ensuite une poigne puissante s'emparer de son corps meurtri et il ouvrit les yeux pour découvrir au-dessus de lui le visage fermé de Sappir. Il entendait vaguement la voix d'Amber à son côté qui lui criait de tenir bon, de ne pas s'endormir, de rester éveillé, qu‘ils étaient presque sortis de la ville. Mais ses sens étaient tournés vers Beryl, espérant plus que tout au monde capter un message, une émotion, un sentiment… Il perdit la notion du temps et quand il revint à lui, il distingua des arbres et sentit une odeur de feuilles mortes. Les rayons du soleil déclinant agressèrent ses yeux rougis par les larmes. Puis, avec la conscience qui lui revenait, la douleur se rappela à lui.

Il poussa un gémissement en regardant le morceau de métal qui sortait de sa poitrine sanglante. Sappir essaya de le mettre sur ses pieds et pendant un instant Krysos se tint debout. Verdel se précipita sur lui, et cria qu'il allait devoir retirer la flèche. Puis Obsidien apparut dans son champ de vision, lui répétant sans arrêt qu'il était désolé, que c'était sa faute, qu'il s'était laissé surprendre…

Krysos sentit un regain de force affluer à ses membres : il attrapa le prêtre par le col de sa tunique et se mit à le secouer avec une violence inouïe :

Pourquoi ?! Comment cela a-t-il pu arriver ?! Tu devais le protéger ! Où est mon frère !? Qu'en avez-vous fait ?! Où est-il !! Beryl !!

De nouveau ses forces le quittèrent et il s'effondra dans les bras de Sappir. Il sentit les mains expertes de Verdel tâter la hampe de la flèche, mais il ne les vit pas la briser d'un coup sec. Quand la pointe de métal fut extraite de sa poitrine, la douleur le terrassa et il perdit connaissance…

Il se voyait parcourir des couloirs sombres de pierre nue, hurlant autour de lui le nom de son frère, dépassant des cachots où pourrissaient des cadavres abandonnés, des portes fermées derrière lesquelles résonnaient des cris de désespoir… Beryl était parti. Il ne le sentait plus, il ne l'entendait plus. Jamais ils n'avaient été séparés d'une manière aussi brutale. Où était son autre moi ? Où était son jumeau ? Il voulait l'entendre !

Alors la conscience de Krysos vola en éclats.

 

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