chapitre11-2
(Première Partie)

« Ce sont les faiblesses du cœur qui font les belles défaillances... »

 

Dans la grande salle de banquet du palais impérial résonnaient des rires gras et moqueurs. Sur les hauts piliers de pierre brute soutenant la voûte élevée brûlaient de grandes torchères qui jetaient sur les murs des ombres trépidantes. Les bannières de SolaPiair, portant le soleil irradiant, flottaient légèrement au vent du soir qui pénétrait dans la salle par d’étroites meurtrières.

En bas, réunis autour de la grande table ronde du festin impérial, les courtisans et membres illustres de l’armée de Diaman se mêlaient en un joyeux comité. Tout autour d’eux, des âtres gigantesques crépitaient, assez larges pour y faire brûler des arbres entiers avec leurs fûts ; au centre de la salle était dressée une estrade, elle aussi pourvue d’un brasier, mais dont l’usage se révélait tout autre : sur la plate-forme surélevée, afin que tous puissent profiter du spectacle, un homme était enchaîné à une potence. Suspendu des deux poignets par une forte chaîne qui lui cisaillait les chairs, les jambes tendues en avant et les pieds nus, il était livré au bon plaisir du bourreau qui officiait à côté de lui, visage découvert. Ses cris de douleur retentissaient dans tout le château à chaque fois que son tortionnaire appliquait sur la plante de ses pieds déjà rougis un fer incandescent. Et à chacune de ses plaintes répondaient les sinistres ricanements de l’assemblée. Cependant, cela restait un simple divertissement ; le pauvre prisonnier savait qu’il n’avait nulle pitié à attendre de ces gens.

Attablé avec sa cour, l’empereur Diaman présidait la fête. Il regardait distraitement, mais sans déplaisir, la scène de torture qu’il avait promise à ses courtisans afin de les amuser. Cet homme, un rebelle notoire qui avait cru bon de venir espionner jusqu’ici, avait payé cher sa témérité ; encore un des hommes de Ruby Carminéros, gageait-il. Il lui renverrait les restes de son agent dans une petite boîte dès que le bourreau en aurait fini…

En attendant, les volailles farcies, les viandes en sauce, les vins capiteux coulaient à flot à la table de l’empereur. On se passait les plats qu’apportaient des serviteurs zélés, on les commentait, on se servait à pleines mains, on se délectait de la vaisselle d’or et des carafes d’argent, on se gargarisait de tant de profusion ; la table se trouvait littéralement envahie de tant de victuailles qu’on pouvait s’attendre à devoir en jeter la moitié. Cela n’avait aucune importance pour les convives de devoir gâcher de la nourriture alors que le bon peuple, même s’il ne mourrait pas de faim, devait se contenter du strict nécessaire. Y pensaient-ils seulement ?

Aegys Fardoré, le fidèle bras-droit de Diaman, assise à côté de son souverain, avait remisé son armure dorée au profit d’une robe noire et or ; ses cheveux blonds, détachés, tombaient en cascade sur ses épaules. Son maquillage voyant exagérait sa beauté naturelle, et la rendait plus froide encore. Elle n’était pas la dernière à rire quand le malheureux torturé geignait désespérément ; cependant elle semblait s’inquiéter du peu d’intérêt que Diaman témoignait à l’attraction qu’il avait lui-même mise en place.

Sa Majesté ne goûte-t-elle pas la fête ? l’interrogea-t-elle en se penchant vers lui.

Diaman ne lui répondit que par un coup d’œil rapide. Ses pensées étaient ailleurs… Elles tendaient sans aucun doute vers ce jeune homme aux cheveux blancs qu’ils avaient capturé plus tôt sur son ordre. Depuis, Diaman manifestait un désintérêt flagrant pour tout ce qui l’enchantait auparavant. Même son assiette demeurait à moitié pleine.

Après un énième cri de souffrance du condamné qui se répercuta une ultime fois dans la salle, Diaman donna l’ordre d’un geste au bourreau de cesser le supplice.

Qu’on le ramène dans sa cellule, je déciderai plus tard si je le renverrai d’où il vient en un seul morceau… ou pas.

Le prisonnier pantelant et misérable fut détaché et emmené hors de la salle. Il fut suivi des yeux par un homme de haute taille, aux longs cheveux bruns et à la courte barbe qui portait nonchalamment à sa bouche un verre de vin. Son expression en disait long sur son déplaisir de se trouver en pareille compagnie. Une courtisane, assise à sa droite, se pelotonna contre lui et lui susurra à l’oreille :

Ooh, Sire Alexandre, vous ne semblez guère joyeux ce soir ! Dites-moi ce que je peux faire pour vous rendre le sourire…

Sire Alexandre la repoussa sans brusquerie, signifiant ainsi son refus de ses services. Les convives de ce genre de banquet baissaient en qualité depuis quelques années ; Diaman se souciait surtout de s’assurer de leur loyauté, qu’importaient leurs manières à table.

Et pourtant, il avait connu le faste de l’époque de l’empereur Azuryth, le père de Diaman, et la nostalgie de ses jours nobles le faisait souvent soupirer. Certes, Azuryth nèb Magnazurant n’avait pas été exemplaire en tant que souverain, mais jamais il ne se serait permis de faire venir en plein festin un prisonnier afin de le torturer devant tout le monde. En ce temps, on connaissait encore la décence et le respect. Ces valeurs se perdaient… Ainsi que l'honneur. Il avait assisté à l'embuscade des rebelles sur la place Safranivéenne, et le courage du jeune homme aux cheveux blancs tenant tête à Diaman et Aegys l'avait ravi. Mais quel mépris subi en retour... Alexandre s'était éclipsé parmi les courtisans avant d'assister à ce qui ne manquerait pas de ressembler à un lâche massacre, mais il avait appris par la suite que les rebelles s'étaient échappés, sauf un qui avait été fait prisonnier. Intérieurement, il en ressentait une certaine joie.

Il avait espéré que Diaman serait un bon empereur, comme ceux qu’il rêvait depuis toujours de servir ; il espérait encore que les choses pourraient s’arranger, que le jeune souverain se rendrait enfin compte de la misère de son peuple et des impôts phénoménaux qu’il lui imposait afin de financer ses usines de recherches technologiques. Recherches qui ne profitaient d’ailleurs qu’à l’Empire : aucune des principales machines sorties de ces fabriques n’était d’utilité réelle pour les gens du commun.

Alexandre Yatagan, capitaine aimé et respecté de l’armée impériale, était las de tout cela. Quand il se promenait dans les rues de SolaPiair, il était fatigué d’entendre et de voir toujours les mêmes choses, les mêmes gens mécontents, les mêmes honnêtes marchands privés du fruit de leur travail, les mêmes paysans aux récoltes pillées à l’envie… et surtout dégoûté de constater que toujours plus de jeunes gens avides de gloire et trop pleins de zèle continuaient à s’engager dans l’armée.

Depuis la mort de son fils au siège de Phenascyth, il avait perdu peu à peu goût à la vie. Il se rabattait sur son devoir et sa loyauté afin d’oublier son chagrin, sa douleur intense d’avoir perdu le seul être qui lui eut donné foi en quelque chose… cet être qui avait eu assez confiance en Diaman pour se mettre à son service. Alexandre ne l’avait pas retenu, il l’avait même encouragé à aller au bout de ses choix, et quelle fierté avait été la sienne quand son fils était rentré à la maison avec sa livrée de soldat… Sa femme s’était à moitié évanouie tant le bonheur l’avait étreinte. Mais maintenant, que restait-il à Alexandre Yatagan, si ce n’était sa renommée et le respect qu’il inspirait toujours malgré les années qui pesaient sur ses épaules ?

Diaman… c’était tout ce qui lui restait. Alors il s’était acharné à le servir, oubliant par tous les moyens son passé douloureux et ses proches disparus. L’empereur se montrait tellement habile quand il s’agissait de séduire son monde et de remettre dans le droit chemin ceux qui doutaient de lui…

Le jeune souverain se leva de son siège et réclama l‘attention des convives. Les rires et les conversations cessèrent, les jeux et galanteries également. Diaman toussota afin d’accentuer le pouvoir de son Don :

Mes chers amis, en ce moment-même le général Spinell Comazur est, sur mon ordre, en route pour CatEye. Bientôt, la dernière gemme élémentaire sera mienne. La gloire de SolaPiair rayonnera dans tout Zyrconia, évinçant définitivement toute velléité de rébellion.

Toujours les mêmes discours… Cela faisait maintenant un petit moment qu’Alexandre n’y prêtait plus attention. Mais au moment où le souverain prononçait le nom du village qui allait bientôt subir les foudres de l’Empire, un flash lui traversa l’esprit : il vit une terre fumante jonchée de cadavres, un haut bâtiment violé, des épées tirées… Ce n’était pas des images tout à fait cohérentes entre elles, mais l’impression qui en ressortait demeurait claire : la mort, la violence, la destruction… Il entendait même des cris lointains dans sa tête, ce qui restait rare car son Don ne le lui permettait pas d’habitude. Il porta sa main à son front et se massa la tempe droite. Pourquoi cela arrivait-il toujours sans qu’il s’y attende ? Même après toutes ces années, il ne réussissait pas à le maîtriser complètement…

Une nouvelle ère de prospérité s’ouvrira devant nous lorsque le chemin vers les cieux nous sera ouvert. Les connaissances et la science des Anciens seront nôtres. Et ce monde ne sera plus notre seule conquête…

Que racontait-il ? Il espérait décrocher la Lune du ciel ? Alexandre sourit amèrement devant cette ambition démesurée et totalement hors de propos.

Le prophète Emerald n’empoisonne plus les esprits avec ses paroles pleines de venin. Lui aussi se pliera devant ma grandeur et rejettera ses anciennes allégeances.

Oui, le prophète Emerald… Il avait été enfermé dans ses cavernes et l’empereur gardait la clef ici, dans la salle de son trésor. Alexandre se souvenait du prophète tel qu’il l’avait vu pour la première et dernière fois : quand il avait prophétisé devant la cour rassemblée le meurtre de l’empereur Azuryth par son propre fils. Alexandre n’avait pas voulu y croire, et pourtant… Il se remémorait ses traits anguleux, son teint pâle, son regard de braise plein d’intelligence et sa voix emplie de pouvoir qui résonnait dans la salle… Il était plus jeune alors, et son fils et sa femme encore vivants… A présent vieux et fourbu de supporter les horreurs de l’empereur, il s’interrogeait sur sa loyauté…

CatEye tombera comme les autres. Le pouvoir qui doit revenir au seul maître de Zyrconia retrouvera alors sa vraie place !

C’en était trop. Un nouveau flash l’assaillit. Il grimaça sous cet assaut mental. Il fallait l’arrêter. Cet empereur était fou. Il le savait, l’avait toujours su sans se l’avouer.

Le souverain se rassit et murmura à Aegys quelques mots. La jeune femme se leva alors de table, fit une révérence obséquieuse et s’éclipsa. Bientôt, ce fut au tour de Diaman de prendre congé ; quelques courtisans voulurent l’escorter mais il les chassa. Ils se rassirent donc, savourant à l’avance la perspective du combat de chiens qui allait se dérouler pour clore le banquet.

Alexandre frémit de dégoût devant les molosses aboyant et fulminants qu’on amenait au milieu de la salle. Bientôt, les paris et l’argent inutile allaient pleuvoir sur le sol de marbre impérial, de nouveaux rires et de nouveaux cris retentiraient jusqu’à une heure avancée de la nuit. Le vin continuerait de couler à flots dans des gosiers déjà repus et les femmes légères prendraient part à la fête afin de satisfaire les désirs des seigneurs de SolaPiair, transformant cette salle jadis prestigieuse en simple bordel. Quelle décadence…

Écoeuré et ne voulant pas assister davantage à ce pitoyable divertissement, Alexandre Yatagan sortit de la pièce.

 

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