chapitre11-2
(Seconde Partie)

« Ce sont les faiblesses du cœur qui font les belles défaillances... »

 

Le service des cuisines du palais travaillait d'arrache-pied pour satisfaire les désirs des convives. Les plats somptueusement garnis sortaient en file tandis que les assiettes vides revenaient tout aussi rapidement. Les nobles ne savaient pas apprécier un bon repas ; manger rapidement était devenu pour eux une façon comme une autre d'exercer son pouvoir sur autrui. Les habiles serviteurs, aux bras chargés de vaisselle, virevoltaient entre les différents meubles de la cuisine sans aucun faux mouvement. Le ballet qui se jouait ici avait été soigneusement répété depuis une semaine, et tout se passait comme prévu.

Chef Malachy ! Nous devons envoyer le troisième service ! hurla le second de cuisine.

Malachy Acqua-Toffana, le chef des cuisines du palais impérial, termina son office avant d'envoyer le dernier plat. En même temps qu'une pincée de ceci ou cela, il prenait bien soin de humer consciencieusement les plats qui transitaient par lui. Il avait la lourde tache de déceler dans les mets et boissons destinés à l'Empereur Diaman et à sa cour la moindre trace de poison ou de produit toxique. Il pouvait dire que, d'une certaine manière, il devait sa réussite sociale à la paranoïa de son seigneur. Cependant, si n'importe qui pouvait lui envier sa position de chef, personne n'aurait voulu être à sa place pour ce qui était de détecter les substances nocives : un seul faux pas et seule la Lune saurait ce que les proches de l'Empereur lui feraient subir pour son incompétence...

Allez-y, vous pouvez commencer à envoyer, annonça-t-il.

Sa voix était d'une douceur que ne laissait pas soupçonner son apparence physique. Ses longs cheveux blonds, qu'il coiffait en catogan lorsqu'il travaillait, alliés à sa courte barbe, lui donnaient un air aristocratique qui n'aurait pas détonné dans la grande salle de banquet. Il était d'extraction bourgeoise sans avoir jamais été vraiment riche. Enfant déjà, il avait rêvé de faire partie de ce cercle fermé des nobles de SolaPiair, mais maintenant qu'il connaissait mieux cet univers, le regret de ne pas avoir réussi à se faire accepter chez eux lui pesait moins.

Il avait tenu dans le temps un petit restaurant dans la rue Amarantor, dans le nord du niveau intermédiaire, qui avait vite connu un succès retentissant. Les courtisans de l'Empereur avaient parlé de lui à leur souverain, ainsi que de son Don de détection des poisons. Il lui avait vite proposé ce poste. Il avait dû fermer son établissement, et parfois, la nostalgie de ce temps, où il ne rendait de comptes à personne d'autre qu'à lui-même, le faisait soupirer. Il se souvenait des roses trémières, des grappes de raisin vert qui pendaient de la véranda et des fleurs dans l'arrière-cour... Cela avait été son petit chez lui, un lieu où il pouvait accueillir sa famille et ses amis avec fierté...

Sa famille...

Malachy leva le doigt pour signaler que l'assiette qu'il respirait était sans danger. Rien que l'année dernière, une douzaine de plats empoisonnés auraient pu faire des ravages s'il n'avait pas été là. Comme quoi, même quand on connaissait son équipe, il ne fallait pas s'y fier. Les coupables - du moins ceux que l'on avait considérés comme tels - avaient été exécutés dans le secret, afin que personne ne puisse savoir que des rebelles s'étaient infiltrés dans le château. Sans le vouloir vraiment, il était responsable de ces morts ; s'il n'avait pas dénoncé les mets toxiques, ces gens seraient encore vivants. Mais lui, où serait-il ? Choisir entre sa vie et celle d'autres personnes, était-ce vraiment un choix ?

Malachy commença à couper en fines rondelles une carotte avec une impressionnante dextérité. On lui avait commandé un dîner spécial pour l'invité très spécial de l'Empereur, qui demeurait dans une des tours. Un prisonnier auquel Diaman attachait beaucoup de prix, paraît-il. Pendant qu'il disposait la viande cuite dans une belle assiette, il se demanda comment réagirait l'Empereur si son invité mourrait empoisonné... mais chassa bien vite cette idée, sûrement pas prêt à se sacrifier pour tuer un inconnu. Cependant, ce serait une fort belle vengeance... Combien de fois ce genre de pensées lui étaient-elles venues ? Il suffirait d'une petite pincée de quelque chose de bien précis afin de mettre un terme au règne de ce tyran... Diaman se doutait-il un seul instant que son chef cuisinier, celui auquel tenaient quelques-uns des fils de sa vie, gardait en son coeur de tels projets avortés ?

Il chassa de la main les fantômes invisibles qui lui soufflaient ces plans de plus en plus souvent. Étaient-ils réels, ces esprits, ou bien seulement l'expression de sa culpabilité ? S'il se laissait aller à les écouter, il se condamnerait lui-même. Peut-être était-ce leur but : l'amener à les rejoindre en réussissant là où ils avaient échoué. Mais il ne se laisserait pas faire ; il voulait vivre. En versant le vin dans le verre à pied, il crut discerner dans les reflets pourpres des figures, des visages familiers, qui criaient vengeance, l'appelaient à le rejoindre dans la dignité et l'honneur... Il ferma les yeux.

Il mit la dernière main à l'assiette et la recouvrit d'une cloche afin d'en conserver la chaleur. Puis il la saisit d'une main très professionnelle et informa son second qu'il montait lui-même apporter son repas à l'invité de l'Empereur. Ce faisant, il cacha discrètement dans son tablier vert un long couteau tranchant...

 

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