chapitre11-2
(Cinquième Partie)

« Ce sont les faiblesses du cœur qui font les belles défaillances... »

 

L'Empereur Diaman, enfin débarrassé de ses courtisans qui le suivaient comme son ombre, montait avec lenteur les marches interminables du plus haut donjon de son château. Il aurait pu choisir un endroit plus accessible pour loger son invité, mais la solitude et la tranquillité de cette tour haut perchée lui avait semblé un choix excellent afin qu'il ne soit pas indisposé par tous les bruits et agitations inhérents à un palais de cette importance. S'éclipser avant les divertissements nocturnes de ses courtisans s'était avéré judicieux. Et de toute façon, il n'avait pas l'esprit à la fête ; son coeur aspirait à une autre compagnie...

Il soupira, non sous l'effort, mais à la perspective de sa prochaine rencontre avec son invité si précieux... Il ne l'avait encore vu que de loin et pourtant, son coeur battait dans sa poitrine comme il ne l'avait encore jamais fait à l'idée d'être en sa présence, enfin seul, sans personne pour le chaperonner. Il devait avoir fini son repas à présent et serait sans doute bien disposé à son égard, lorsqu'il aurait compris qu'il ne risquait aucun mal entre ces murs. Qu'il fasse partie de ce petit groupe de rebelles l'indifférait : de manière générale, les choses politiques avaient de moins en moins d'importance pour lui...

Pendant son ascension, Diaman tenta de se remémorer un moment, une personne, un évènement qui lui avait fait ressentir autant d'excitation anticipée. Il n'était pas habitué aux émotions fortes, son caractère calculateur et prévoyant lui évitant toujours les mauvaises surprises ou les plans mal conçus. La maîtrise des émotions était sans doute la chose la plus importante pour un souverain. Enfin bien sûr, il y avait eu ce jour-là... Quand une bande de bêtes à moitié humaines venue des Monts Circulaires, les enois, gavées de magie corruptrice, avait tenté d'annexer la capitale... Oh, bien sûr, la force brutale de ces créatures l'avait marqué, lui, jeune adolescent âgé seulement de dix-sept ans, encore novice aux arts de la guerre. Mais elles n'avaient pu rivaliser avec l'ivresse qu'il avait ressentie en enfonçant son épée dans le dos de son père, qui s'apprêtait à sortir de sa tente afin de donner les ultimes ordres qui les mèneraient vers la victoire. Le regard du vieil empereur quand il s'était renversé en arrière et qu'il avait plongé son regard agonisant dans ceux pleins de malice et de fièvre de son fils unique, son fils si chéri... Diaman se souvenait de ses derniers mots à son géniteur : "Désolé, père, mais je ne peux attendre davantage." Les yeux du grand Azuryth s'étaient alors fermés pour toujours et son fils, ainsi que ses généraux, avaient repris le flambeau de la victoire contre les enois. C'était il y avait plus de dix ans maintenant...

Son arbre généalogique était impressionnant. La famille Magnazurant régnait sur Zyrconia depuis des temps immémoriaux, avant même que les hommes ne commencent à rédiger leur histoire. Il connaissait les noms de tous ses ancêtres presque par coeur, les rois et reines, empereurs et impératrices des temps jadis. Tous à leur manière avaient laissé sur Zyrconia une empreinte spécifique, mais Diaman ne voulait pas se contenter de rester dans ce monde sous forme de statue ou de souvenir. Non, son ambition était bien plus grande... mais ce qu'il ambitionnait dans l'immédiat se trouvait juste à sa portée, éclipsant momentanément le reste.

Il s'arrêta un instant devant une étroite fenêtre et contempla la vue de SolaPiair noyée dans la nuit, mais piquetée de mille couleurs chatoyantes. A l'heure qu'il était, Aegys devait déjà se hâter à l'extérieur du château pour se diriger vers le bas-district, pour rendre à cette perverse de Ruby Carminéros la monnaie de sa pièce. Il s'était montré magnanime : il avait ordonné que le cadavre soit livré en entier. Peut-être était-ce l'amour qui bondissait dans sa poitrine qui l'avait poussé à tant de bonté... Aegys s'inquiétait de le voir se désintéresser ainsi de ses obligations impériales ; il s'en moquait bien, il était l'empereur et il était seul à décréter ce que devaient être ses obligations. Il avait bien envie de la laisser agir à sa guise pendant un moment, afin de pouvoir mieux se concentrer sur l'élu de son coeur qu'il s'apprêtait à rencontrer pour la première fois.

Bien sûr, sur le moment, il n'avait pas compris ce qui lui arrivait. Il avait déjà eu des maîtresses en nombre relativement conséquent, mais jamais jusqu'à présent un homme n'avait attiré son regard. Mais sur le moment, quand cette douleur cuisante lui avait transpercé l'âme et qu'il s'était écroulé en arrière, toute notion de sexe ou de genre lui avait paru totalement abstraite et sans intérêt. Rien ne comptait plus que ce qu'il ressentait, cette émotion extrême, cette impression de quête achevée, d'absolu atteint, d'amour sans compromis ni obstacle possibles. Tout cela l'avait étreint d'un seul coup, pour la première fois, d'une force tellement vive qu'il avait bien cru en mourir. Pour la première fois, il comprit ce qu'était réellement cette force de l'amour qui vous forçait à faire tout ce que dans le passé vous n'auriez jamais envisagé.

C'était sans doute cette émotion que sa soeur aînée avait dû ressentir, quand elle avait décidé de s'enfuir avec son amant. Il n'avait pas encore dix ans quand la princesse Axiny, fruit du premier mariage de son père, avait disparu dans la forêt de Fayal afin de vivre son amour en toute liberté. A l'époque, il n'avait pas saisi comment on pouvait choisir de laisser derrière soi une vie telle que celle-ci, le faste, la richesse, le pouvoir, pour vivre comme un paria dans un lieu aussi hostile et austère ; mais à présent, oui, il comprenait...

Enfin, il arriva devant une porte, seul obstacle entre lui et l'objet de son affection. Il rajusta sa mise et coiffa en arrière une de ses longues mèches argentées. Il n'avait jamais douté de son charme, car au-delà de son Don et de sa position, il se savait très bel homme et n'avait aucun doute sur le fait que son invité en viendrait très facilement à l'apprécier, bien qu'il n'ait qu'une connaissance relativement vague de la façon dont on séduisait un homme. Il allait se montrer le plus prévenant, le plus délicat des soupirants, sans brusquer les choses, en faisait comprendre petit à petit que, quelle que soit la vie que l'élu de son coeur avait pu avoir auparavant, elle se trouvait ici à présent, à ses côtés, et qu'il ne manquerait plus de rien s'il lui donnait son amour. Il toqua du doigt contre la porte, afin de ne pas effrayer son invité. Cependant, comme aucune réponse ne venait, il décida d'entrer.

Il crut défaillir au moment de passer la porte. La vue de son jeune prisonnier, nimbé de blanc et de lumière, d'une pureté si parfaite qu'il dut se retenir de ne pas pleurer, lui chavira les sens. Mais que lui arrivait-il ? Pourquoi son sang bouillonnait-il à ce point à sa seule vue ? Il lui fallait se reprendre et user de tous ses charmes afin de mettre son invité à l'aise et lui faire baisser la garde. Il s'avança lentement dans la pièce, les mains dans le dos et un sourire d'une douceur inhabituelle sur le visage.

Ton repas a-t-il été à ton goût ?" demanda-t-il du ton le plus aimable possible.

Aucune réponse. Le visage du captif exprimait l'incompréhension mais aussi une très visible envie de fuir le plus loin possible du souverain. Diaman ne s'en offusqua pas. Il tira une chaise près de la petite table ornée de fleurs et y prit place, les yeux toujours fixés sur son invité.

On m'a appris que tu n'avais pas encore prononcé un seul mot, continua-t-il. Sans doute la violence de ton... enlèvement t'a-t-elle quelque peut choqué. J'en suis navré mais je ne pouvais pas te laisser t'enfuir.

Sa sincérité l'étonna lui-même. Il décida de changer de sujet.

Cette tenue te sied à merveille. Seul le blanc peut révéler ta beauté à sa juste valeur...

Son invité s'agita, mal à l'aise. Il n'avait visiblement pas l'habitude d'entendre ce genre de compliment. Diaman ne savait pas vraiment comment lui faire comprendre ses sentiments. Il demeurait finalement très novice lui aussi dans ce genre de jeu...

Il m'indiffère que tu ne parles pas, dit Diaman. Mais je dois avouer que j'aimerais bien connaître ton nom...

Le jeune homme tourna la tête vers la fenêtre et contempla un instant l'obscurité de la nuit. L'empereur suivit son regard et comprit ce qui le tracassait.

Ne t'inquiète pas pour tes amis, le rassura-t-il. Je les ai laissé s'échapper. Toi seul comptait à mes yeux.

Il se leva et s'approcha doucement de son aimé.

Je ne voudrais pas te causer la moindre douleur, la moindre peine. Si leurs vies sont importantes à tes yeux, alors elles le sont aussi pour moi... Je les protégerais si tu me le demandes...

Le jeune homme ouvrit la bouche mais ne produisit aucun son. Il se couvrit le visage de ses mains et pleura silencieusement.

Je t'en prie, ne pleure pas, cela m'est insupportable, susurra le souverain en s'approchant encore. Je te laisserais peut-être les revoir si tu te montres plus aimable avec moi... Après tout, je ne te veux aucun mal... Je ne veux que t'aimer...

Il tendit les bras vers l'objet de son amour et saisit délicatement la main frêle et tremblante pour y déposer un baiser fugitif. Un désir incontrôlable s'était emparé de lui, une émotion d'une violence inouïe qu'il ne se sentait pas capable de réprimer.

Je ne peux l'expliquer ! C'est comme si ta présence allumait en moi tous les feux du soleil même ! Je brûle de l'intérieur, je me consume ! Ton visage est le seul astre que je veux vénérer ! Ce monde peut bien crouler, s'oblitérer dans l'ignorance et la misère, je te servirai, comme seul le peut un empereur ! Nous ouvrirons ensemble les cieux, et vivrons pour toujours dans la paix et l'amour !

Quand ses lèvres se plaquèrent sur celles du jeune muet, une pointe de douleur cuisante le traversa au côté. En s'écartant précipitamment, il vit tomber au sol un couteau effilé à la pointe à peine rougie. Sans aucune contrariété ni colère, il avisa son flanc à peine éraflé, puis regarda son prisonnier, dont le souffle s'était fait court et haletant.

Oh, ce n'est rien ! s'écria-t-il presque avec joie. Je comprends, je ne me suis pas comporté de la façon adéquate. J'ai été trop impatient.

Il ramassa le couteau et le passa à sa ceinture. Il déclama d'un ton soudain grave, tout en reculant vers la porte, le corps à demi incliné :

Aucune blessure ne pourrait autant me faire fléchir que mon amour pour toi. M'aurais-tu frappé mille fois que la douleur n'aurait pas été plus intolérable que celle que je ressens à te voir me repousser. Mais j'ai confiance : je sais que tu m'aimeras. Cela prendra le temps qu'il faudra, mais cela est inéluctable.

Avant de refermer la porte, il dédia de nouveau au jeune homme encore sous le choc son plus avenant sourire.

Je te souhaite une nuit pleine de doux rêves, mon amour.

Et il laissa le garde de faction verrouiller la chambre. Une fois l'homme éloigné, il se pencha contre la porte et prêta l'oreille : il entendit assez distinctement des reniflements et n'eut aucun mal à imaginer son captif pleurant à chaudes larmes. Il en fut attristé ; il n'avait pas prévu de se comporter ainsi, il en ressentait de la honte et se désola en espérant malgré tout que son acte n'avait pas à tout jamais éloigné de lui celui qu'il aimait à en perdre la raison...

 

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