chapitre11-2
(Sixième Partie)

« Ce sont les faiblesses du cœur qui font les belles défaillances... »

Aegys n'aimait guère la compagnie du molosse humain qui la suivait ; du moins avait-il la décence de ne pas s'exprimer afin de faire oublier sa présence. Mais il sentait la mort et l'humidité, et la jeune femme pressa le pas, impatiente de terminer cette mission, certes dégradante, mais qu'elle avait tenu à exécuter en en demandant la permission à l'Empereur. Rien qu'à l'idée de ce que son souverain pouvait être en train de faire en ce moment avec son invité spécial, Aegys sentit de nouveau une froide jalousie l'envahir...

Elle allait faire du zèle, accomplir son objectif et revenir au plus vite au château afin de surveiller les uns et les autres. Une étrange impression l'avait saisie quand Alexandre Yatagan était apparu devant elle : il semblait préoccupé et même vaguement... comploteur... Bien sûr, elle n'avait pas de preuve, mais elle voulait garder à l'oeil ce vétéran, qu'elle respectait pour ses états de service impressionnants, mais en qui elle mettait de moins en moins de confiance. Mais avait-elle jamais fait confiance à qui que ce soit ? A part Spinell, bien évidemment, qui exécutait toujours ses quatre volontés, elle pouvait compter sur lui. Non, il fallait se méfier de tout le monde en ces temps troublés.

Un vent frais vint caresser son visage fardé. Elle ne prisait pas vraiment le maquillage et les artifices féminins de manière générale ; elle préférait de loin son armure dorée et son casque, et son épée à n'importe quelle somptueuse toilette. Mais elle était de sang noble et de fait, les intrigues de cour et les apparats aristocratiques faisaient aussi partie de sa vie, même si elle avait finalement choisi la voie militaire. Il se révélait souvent payant de jouer sur plusieurs tableaux à la fois. Sa famille, la maison Fardoré, avait régné sur le port d'Akroïth pendant des générations avant d'en donner les clefs à l'Empereur et à la famille Magnazurant. Elle se considérait donc comme liée à vie à la maison impériale et devenir un des trois généraux de Diaman était la plus grande consécration qu'elle pouvait recevoir. Elle se souviendrait toujours du jour où elle l'avait vu pour la première fois : paradant dans les jardins du Bois du Soleil, sur son 1suoss noir aux yeux rouges, les cheveux volant au vent comme des fils d'argent, le visage régalien, le regard pénétrant et fier... Elle lui avait dédié sa vie ce jour-là...

Elle faisait toujours son possible afin d'attirer l'attention de l'Empereur sur autre chose que ses capacités guerrières... Elle avait un certain sens de la politique et de la façon dont on devait mener le peuple, et même si Diaman approuvait souvent ses choix, il ne la regardait que comme une collaboratrice zélée, jamais comme une compagne potentielle. Aegys en souffrait et cette souffrance la rendait furieuse en elle-même. Comme tous ceux qui avaient toujours eu ce qu'ils voulaient avec facilité, la souffrance de l'échec était la pire des choses. Elle avait même tenté d'user de son Don sur Diaman, mais il n'y semblait pas sensible.

La plupart des courtisans la considérait comme une opportuniste avide de monter sur le trône, plus intéressée par le pouvoir et l'argent que par l'Empereur lui-même. Ils avaient raison sur certains points, mais sur d'autres ils se trompaient : elle aimait réellement Diaman, dans la mesure où un tel sentiment pouvait trouver place dans un coeur comme le sien. Ainsi son ambition ne se bornait-elle pas à la simple convoitise du trône. Elle n'avait jamais considéré les nombreuses amantes de Diaman comme des rivales sérieuses, mais en ce qui concernait sa nouvelle passion... Aegys n'y comprenait rien : elle ne pouvait pas lutter contre un homme, même si celui-ci n'était pas un obstacle en soi à cause de son sexe... mais penser que Diaman put ressentir pour ce parfait étranger vu à peine quelques instants des sentiments aussi forts, assez en tout cas pour lui faire oublier le sens commun, l'exaspérait. Elle avait toujours considéré l'Empereur comme la personne la plus sensée au monde, dont l'esprit faisait son admiration, mais à présent, quelque chose de totalement nouveau s'était insinué en lui, contre laquelle elle ne pouvait lutter. Elle tenterait l'impossible afin de ramener son souverain sur le droit chemin...

Enfin, la grande porte du palais, au pont levis abaissé sur la douve peu profonde qui entourait l'édifice, se dessina devant elle. Mais elle remarqua aussi autre chose : une silhouette se dirigeait vers elle. Elle semblait pressée et quand Aegys arriva à sa hauteur, l'individu tenta vainement de se mettre à l'écart en se cachant derrière un pan de mur. Mais elle le reconnut et l'interpella :

Ce cher Wavell, pour qui tout le monde s'inquiète aujourd'hui ! s'écria-t-elle. Montre-toi, inutile de te cacher.

Le général se mit alors en lumière. Ses longs cheveux blonds, aussi dorés que ceux d'Aegys, cascadaient sur ses épaules, et il portait une courte tunique blanche brodée d'or ainsi qu'un pantalon moulant de mêmes couleurs ; ses courtes bottines ne faisaient presque aucun bruit sur le sol de marbre. Une petite cape carrée flottait sur ses épaules. Sa mine, comme à son habitude pensa Aegys, était piteuse et donnait l'impression qu'il allait fondre en larmes à tout instant, ce que la jeune femme supportait de moins en moins. Au lieu d'exprimer sa fierté et sa joie de servir le souverain de Zyrconia, Wavell reflétait sans arrêt l'idée qu'il aurait aimé se trouver partout ailleurs que là où il se tenait. C'était irritant.

Où étais-tu passé ? l'invectiva-t-elle vertement. Le banquet est terminé et personne ne t'y a vu, as-tu une explication ?

Elle aimait plus que tout sermonner Wavell comme un enfant désobéissant. Le jeune homme regarda ses pieds, signifiant par là qu'il s'en remettait aux remontrances d'Aegys. Mais il répondit malgré tout, d'un ton las :

J'ai eu... des choses à régler... Je ne pouvais pas venir plus tôt...
— L'Empereur s'en moque. Tu te dois de te présenter quand il te demande. Ta récente action d'éclat, dont je te félicite d'ailleurs...  Elle lui fit un clin d'oeil totalement dénué d'amitié. ... ne te donne pas la permission de manquer à tes devoirs. Tu iras t'excuser auprès de lui quand il te réclamera.
— Euh... bien.

Sa nonchalance et son manque de vanité commençaient sérieusement à agacer Aegys. Il était temps qu'elle remette un peu de bon sens dans la tête de Wavell...

Tu ne te montres pas très reconnaissant ces temps-ci envers notre Empereur..., commença-t-elle, voulant ménager ses effets. N'oublie pas ce qu'il a fait pour toi : il aurait pu te tuer avec les autres, mais il t'a épargné. Il t'a même confié un poste à haute responsabilité, qui t'avait plus que réjoui à l'époque. Tâche de montrer davantage d'enthousiasme si tu ne veux pas que l'Empereur se fasse des idées à ton sujet...

Wavell entendit la menace à peine voilée. Il répartit, d'une voix bien plus ferme :

Je m'en souviendrai, Aegys. Me souvenir est la meilleure chose que je sais faire...
— Brave serviteur, fit-elle en mimant de la main une flatterie telle qu'on en donnerait à un chien.

Puis elle le laissa sur place, avec sur le visage un sourire presque carnassier, pour se diriger vers le jardin impérial surplombé d'un magnifique ciel nocturne.

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