chapitre11-2

(Septième Partie)

« Ce sont les faiblesses du cœur qui font les belles défaillances... »

Alexandre se cacha prestement dans l'ombre en entendant venir des pas. Il vit passer devant lui l'Empereur en personne, le visage soucieux et l'air concentré sur quelque débat intérieur. Il marchait les mains derrière le dos, les yeux au sol, et ne faisait guère attention à ce qui l'entourait ; Alexandre se serait-il trouvé directement sur son chemin qu'il ne l'aurait sans doute même pas vu.

Une fois le souverain passé, Alexandre sortit de sa cachette et se mit à grimper prestement le grand escalier en spirale. S'il ne se trompait pas, le garde de faction avait déjà vu passer deux personnes ; une troisième lui semblerait-elle suspecte ? Il lui fallait trouver un nouveau prétexte afin de se faire ouvrir la chambre secrète et sortir avec le prisonnier sans éveiller l'attention. Échafauder des plans, il savait le faire. Il pouvait aussi au besoin s'appuyer sur sa réputation. Il devait se montrer convaincant et cela se passerait bien.

Il se posta devant le garde, dont le regard somnolent ne laissait guère de doute sur sa fatigue. Si seulement sa vigilance pouvait être dans le même état, cela arrangerait bien mes affaires, pensa Alexandre.

Soldat, debout ! Est-ce ainsi que l'on s'acquitte de sa tâche ?

Le garde sursauta, ne s'attendant pas à avoir un autre visiteur ce soir. Il reconnut - avec beaucoup de lenteur - Alexandre Yatagan et se mit au garde-à-vous. Le capitaine fit mine d'observer la mise du soldat et renifla comme pour le réprimander.

Vous manquez de sommeil, mon petit, apprécia-t-il, adoptant le langage familier des champs de bataille. Peut-être quelques minutes de repos vous feraient-elles du bien...
— C'est que... j'ai l'ordre de rester en faction ici, mon capitaine..., souffla le surveillant.
— Cela ne sera pas nécessaire, lui répondit Alexandre avec autorité. Je viens de rencontrer l'Empereur lui-même en bas de la tour. Il paraissait soucieux et m'a informé qu'il désirait que son invité le rejoigne dans ses quartiers.
— Il... ne m'en a pas informé, s'étonna le garde en réprimant difficilement un bâillement.
— C'est un ordre de dernière minute, il n'allait pas remonter cet escalier interminable pour vous le dire. Il m'a chargé d'escorter son protégé et de vous autoriser à vous retirer.
— Je ne sais pas..., hésita l'homme fatigué. Je ne prends mes ordres que de l'empereur lui-même...
— Et moi également, soldat, reprocha Alexandre sur un ton plus dur. Veuillez ne pas me faire perdre mon temps et ouvrez cette porte afin que je puisse satisfaire sa majesté.

Le garde pesait réellement le pour et le contre. Alexandre imaginait parfaitement ce qu'il devait penser : la perspective d'une bonne nuit de sommeil, même sur une paillasse inconfortable, l'attirait bien plus que de rester toute la nuit ici, debout comme un piquet de clôture à supporter le mur du donjon. Alexandre s'en voulait un peu de ce mensonge car s'il cédait, ce brave homme qui ne faisait que son devoir paierait son doute très cher son laxisme quand la fuite de son prisonnier serait découverte, mais Alexandre n'avait plus le choix : sa décision était prise et il devait aller jusqu'au bout.

Finalement, à sa grande satisfaction, il vit l'homme faire un pas de côté et fouiller dans sa bourse afin de chercher la clef. Comme il n'était plus à un mensonge près, Alexandre renchérit, une fois la porte déverrouillée :

Je signalerai à l'Empereur votre sens du devoir et de l'obéissance. Vous pouvez disposer, mon petit, allez vous coucher.

Ne contenant plus son bâillement, le surveillant, trop heureux pour discuter davantage, commença à descendre l'escalier à pas lents. Il irait rejoindre la salle des gardes au rez-de-chaussée. Alexandre était donc seul dans la tour, avec le prisonnier.

Il poussa la porte et jeta un oeil dans la pièce. La première chose qu'il vit fut un lit immaculé bien fait, et, allongée dessus, une silhouette habillée de blanc qui semblait prostrée. Il s'approcha doucement, sans faire de bruit et posa sa grosse main de militaire sur l'épaule frêle qui tressautait sous les sanglots. Aussitôt, le prisonnier se mit sur son céans et sa bouche s'arrondit comme pour pousser un cri, mais aucun son ne se fit entendre. Alexandre souffla : il avait mal joué, heureusement qu'il n'avait pas crié sinon il aurait eu des ennuis.

Alexandre eut un petit mouvement de recul en contemplant le visage du jeune prisonnier. Celui-ci ne lui était pas inconnu, et dans ses traits il reconnut ceux du rebelle courageux qui avait pointé son épée sur Aegys en réclamant un duel, seulement quelques heures plus tôt. Il lui ressemblait réellement, mais quelque chose dans son regard et son attitude lui fit comprendre qu'il ne s'agissait pas de la même personne. Alexandre subodora que les deux jeunes gens devaient être frères, atteints de cette fameuse gémellité si rare à Zyrconia.

D'un doigt sur les lèvres, il signifia au prisonnier de se taire. Geste inutile car il comprit assez vite que cet étrange personnage ne pouvait parler, ce qui le conforta dans sa conclusion. Ses yeux étaient rouges, pas seulement parce qu'il avait pleuré, mais parce que ses iris étaient réellement de cette couleur si particulière ; ses pupilles demeuraient invisibles, et cela lui donnait un air absent et détaché. Son regard était difficile à supporter car il semblait vous fouiller tout au fond de l'âme... Alexandre ne lui donna sur le coup pas plus de dix-huit ou dix-neuf ans.

Il se décida à lui parler, en espérant qu'il n'était pas sourd en plus d'être muet :

Entends-tu ma voix ? Tu n'as rien à craindre de moi.

Le jeune homme ne fit aucun mouvement sur le moment, mais finit par hocher la tête tout en reprenant ses pleurs silencieux.

N'aies pas peur, le rassura Alexandre. Je suis venu pour te tirer de cette prison. Mais si tu veux t'échapper, tu vas devoir faire tout ce que je te dirai. Hoche la tête si tu as compris.

Le prisonnier, après une autre hésitation, opina du chef comme on le lui demandait : il comprenait.

Le moment des présentations attendra, conclut Alexandre en prenant le prisonnier par la main pour l'aider à se lever. La célérité sera notre meilleure alliée. Nous disposerons peut-être d'un temps relativement court avant que l'on s'aperçoive de ta disparition.

Ils sortirent de la chambre, dont Alexandre prit bien soin de refermer la porte. Il jeta un oeil dans l'escalier et tendit l'oreille pour s'assurer que personne ne rôdait dans les parages ; puis il commença à redescendre. C'est alors qu'il se rendit compte que son protégé ne le suivait pas.

Et bien, allons ! Pas de temps à perdre !

Mais le jeune homme semblait comme pétrifié sur place. Alexandre revint vers lui, reprit sa main dans la sienne et alors, le prisonnier s'anima de nouveau, mettant ses pas dans les siens tandis qu'ils descendaient les marches au pas de course. Alexandre se mit à se parler à lui-même à voix haute, comme si son compagnon ne pouvait pas l'entendre.

Aegys doit être à l'extérieur à présent. Wavell est absent, Spinell également, l'Empereur doit se trouver dans ses appartements. A part eux, personne ne le connaît ici. Si je tombe sur un courtisan, je pourrais toujours dire qu'il est l'un de mes neveux...

Alexandre se rendit compte de son impolitesse et se tourna vers le muet avec un sourire bienveillant.

Excuse-moi, je me parle à moi-même, j'essaie de tout prévoir...

Un flash assaillit son esprit et il posa son front dans sa main. Il venait de voir, en seulement quelques secondes, un endroit qu'il connaissait bien : un parc à demi sauvage, parsemé de statues couvertes de mousse... Des feuillages dorés et des villas imposantes, comme endormies parmi les arbres... Il s'agissait du Bois du Soleil, sous un ciel nocturne. Et il entraperçut fugitivement un groupe de personnes à l'ombre de la forêt, qui semblait attendre... Il crut les reconnaître. Il se tourna vers le muet comme s'il attendait une confirmation, mais bien sûr celui-ci ne put lui en donner.

Ce sont tes amis, n'est-ce pas ? demanda-t-il au muet comme s'il avait lui aussi pu percevoir sa vision. Les rebelles, c'est ça ? Ils sont dans le Bois du Soleil et ils t'attendent...

Le visage du prisonnier s'illumina soudain à cette annonce. Un sourire timide mais bien présent étira ses lèvres pâles et Alexandre s'en réjouit. Par cette simple déclaration, il s'était définitivement assurée la confiance du jeune homme.

Ne t'en fais pas, je te rendrai à eux. Et si la présence d'un nouveau larron ne les indispose pas, peut-être les accompagnerais-je... Il soupira. J'en ai fini de cet Empire...

Dans le corridor désert qui se déployait devant eux, on discernait un seul mouvement furtif : une petite machine, dont la carlingue se confondait avec le sol, se déplaçait en toute autonomie sur le pavé en vrombissant doucement comme un gros insecte. Fût un temps où Alexandre serait resté éberlué devant cette prouesse technologique. On trouvait ce genre d'engins de plus en plus fréquemment dans les couloirs du palais ces temps-ci ; ils étaient censés remplacer à la perfection les ménagères les plus performantes, bien que la plupart du temps, on les trouvait gigotant au bas des escaliers ou coincés dans les angles des murs. A la perfection, n'est-ce pas ? Alexandre ne savait pas s'il devait hurler de rage ou de rire. L'argent du peuple filait également dans ce genre d'accessoire inutile et disgracieux... Il s'approcha de l'engin et voulut lui administrer un coup de pied ; comme si la chose avait compris son intention, elle fit rapidement demi-tour et fila dans le couloir sans demander son reste, en laissant derrière elle une longue traînée de détergent.

Alexandre savait où ils devaient se diriger pour sortir inaperçus : les canaux souterrains impériaux qui rejoignaient le fleuve. Ils auraient encore de longs escaliers à descendre avant d'atteindre les docks du niveau intermédiaire. Enfant, il avait souvent parcouru ces passages, accompagné des garçons de cuisine à qui rien n'échappait... Un temps révolu mais qu'il languissait de plus en plus souvent de revivre... Il regrettait même de ne plus entendre les remontrances de son père quand il rentrait trempé et misérable de ses petites virées souterraines avec ses amis roturiers... Et les histoires de créatures cauchemardesques rôdant dans les tunnels, qu'ils se racontaient entre deux plongeons, lui manquaient. Il n'avait jamais eu l'occasion de vérifier ces rumeurs infantiles. Il en sûrement le coeur net aujourd'hui...

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