chapitre11-2
(Neuvième Partie)

« Ce sont les faiblesses du cœur qui font les belles défaillances... »

Les écluses avaient été fermées pour la nuit. De petites embarcations mises à disposition pour les nobles qui voudraient se rendre du palais à la ville mouillaient dans le canal principal en ballottant doucement. C'étaient de simples gondoles à rames, suffisamment grandes et profondes cependant pour accueillir une famille entière et quelques bagages. Alexandre et son protégé, un peu fatigués de leur longue descente dans les entrailles de la colline de SolaPiair par les gigantesques escaliers en spirale, se reposaient depuis quelques minutes près de l'eau afin de reprendre des forces avant d'entamer la remontée du fleuve vers la porte nord.

Pendant leurs pérégrinations, aucun garde ne s'était montré ; Alexandre s'en étonnait, vu la prudence dont l'empereur avait toujours fait preuve. Sortir des canaux ne poserait sans doute guère de problème : il n'était pas rare que quelques aristocrates fantasques descendent la nuit dans le quartier commerçant pour prendre un repas nocturne ou assister à des spectacles. Mais des gardes surveillaient à chaque heure du jour et de la nuit les portes de SolaPiair, et une embarcation du palais sortant de la cité ne passerait sans doute pas inaperçue ; il allait devoir jouer fin...

Le jeune muet se remettait difficilement de la peur qu'il avait ressentie plus tôt, pendant la descente. Un hululement avait retenti alors qu'ils marchaient et deux yeux jaunes étaient apparus dans le noir, les fixant intensément. Même Alexandre avait sursauté en saisissant instinctivement sa lourde épée. Ils avaient continué leur chemin, le vétéran sur le qui-vive, et le jeune homme accroché à son bras. Il se demandait maintenant si la créature qu'ils avaient dérangée - s'ils n'avaient pas seulement rêvé - était bien le fameux musgrav blanc aux yeux jaunes, un genre de mollusque gluant, qui se promenait dans les canaux et remontait parfois jusqu'au château, et que personne, d'après ses amis d'enfance, n'avait jamais réussi à déloger.

Alexandre se sentait plus reposé. Ils se trouvaient à un carrefour souterrain qui permettait de rejoindre les portes fluviales nord et sud. Il se dirigea vers le mécanisme qui gérait l'écluse nord. Il suffisait de tirer fortement sur la roue afin que celle-ci s'ouvre. Dans un grincement à peine audible dû à son bon entretien, la massive porte se souleva vers le haut, afin de livrer passage à l'eau qui fit monter la petite embarcation sur laquelle il avait jeté son dévolu. Tendant la main à son protégé, il l'aida à y prendre place. Puis, il saisit les rames de ses deux fortes mains et la gondole s'ébranla vers le nord, suivant le courant.

On ne trouvait presque personne sur les berges du quartier commerçant ce soir ; des lueurs rouges clignotaient par intermittence près des enseignes des auberges, indiquant qu'il restait quelques chambres inoccupées. Alexandre savait que ces lumières étaient elles aussi générées par cette énergie d'origine inconnue, que les experts appelaient électricité - mais que la grande majorité du peuple ignorant continuait de nommer magie, comme tout ce qui échappait à son entendement - et que l'Empire commençait à introduire partout. Procurer ce genre de carburant au peuple, le rendre dépendant de son utilisation, faisait partie des plans de l'Empereur pour garder les gens en otage. Et pourtant, quand l'on regardait la capitale impériale de loin, avec cet éclairage nocturne, on ne pouvait s'empêcher d'y trouver du merveilleux, une beauté que même l'avidité de l'Empire ne parvenait pas à ternir... Comme si son origine était trop pure, trop ancienne, dépassant tout, même les frivolités humaines...

Ils se rapprochaient de la porte nord. Alexandre espéra qu'aucun garde n'y avait été posté, mais il fut déçu : au loin les lumières de lanternes électriques perçaient la nuit, se déplaçant le long du Dyaspor. Il cessa alors de ramer et regarda son protégé, dont la seule occupation depuis une demi-heure consistait à laisser traîner sa main dans l'eau, avec sur le visage une expression rêveuse. Il le tira par la manche afin d'attirer son attention :

Nous allons nous laisser porter par le courant au-delà des portes, lui expliqua Alexandre en posant les rames au fond de l'embarcation et en s'y couchant. Mets-toi à plat ventre et prie pour qu'ils ne nous remarquent pas.

Ils avaient une chance de passer inaperçus s'ils ne faisaient pas de bruit, sur le fond noir du fleuve. Si aucun de ces gardes ne pensaient à éclairer la surface de l'eau au moment où ils se trouveraient à leur hauteur, cela serait gagné. Alexandre serra les poings et tendit l'oreille au moindre son alarmant ; il entendit, trop proche, le cliquetis des armures impériales... Aucun rai lumineux ne vint les balayer... La chance leur souriait. Cependant, Alexandre décida d'attendre encore un peu avant de se redresser, afin de ne pas prendre de risque.

Eh là ! Vous !

Alexandre se recroquevilla dans le fond de la gondole, bloquant sa respiration. "Oh par les dieux, faites que... bon sang !..." Il entendit distinctement le grincement de plusieurs armures mal entretenues se diriger vers eux ; un halo lumineux éclaira l'espace au-dessus de sa tête...

Vous deux ! Faites votre rapport !
— Rien à signaler, messire ! répondirent en choeur deux voix curieusement semblables.

Le vétéran recommença à respirer. Le muet, évidemment, ne prononça pas un mot pendant le trajet, et resta la tête collée contre le bois, tourné vers Alexandre. Il lui faisait une totale confiance. Le physique atypique du jeune homme paraissait encore plus anormal à la lumière de la Lune, ses cheveux blancs brillaient de façon surnaturelle et ses yeux rouges luisaient comme les feux de la ville. Son apparence lui rappela un souvenir ancien qui resta cependant au bord de son esprit sans qu'il puisse le situer clairement... Pour la première fois, Alexandre se demanda qu'elle pouvait bien être son histoire, sa vie, comment il était arrivé jusqu'ici ; et quel serait l'accueil de ses compagnons...

Environ dix minutes plus tard, il jeta un oeil prudent par-dessus bord : leur embarcation dépassait à peine la porte nord, et devant eux émergeaient les premiers arbres du Bois du Soleil, dans lequel plongeait le Dyaspor. Alexandre se rallongea au fond de la gondole en soufflant bruyamment : ils avaient réussi. A côté de lui, le muet arborait un grand sourire, signe qu'il avait compris leur succès. Le vétéran eut très envie de le serrer dans ses bras pour faire bonne mesure, mais au lieu de cela, il reprit les rames et poussant dessus avec un nouvel entrain, il donna de l'élan à leur barque de la victoire, tout en cherchant des yeux un endroit où accoster dans la forêt.

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