chapitre12-2
(Première Partie)

"Un prophète est un homme qui se souvient de l'avenir..."

Le jour n'était pas encore levé mais la Lune pâlissait déjà ; bientôt émergeraient à l'est les premières couleurs de l'aurore, parant de rose et de jaune le ciel matinal. Krysos, assis à l'écart du groupe en compagnie de son frère, n'entendait que partiellement le conciliabule entre ses compagnons et l'homme nouveau venu, celui qui avait libéré Beryl des griffes de l'Empire. Il reprenait petit à petit le contrôle de ses sens, et sa tête lui faisait mal ; pas autant du moins que sa poitrine sur laquelle il aperçut, à travers le tissu déchiré de son justaucorps, une plaie mal refermée. Il essaya de se lever et Verdel se précipita alors sur lui :

Essaie de ne pas trop bouger, le prévint-il. J'ai travaillé sur ta blessure une bonne partie de la nuit, mais je n'ai pas terminé ; cela n'est pas encore complètement refermé. Tu as déliré pendant plusieurs heures, et Amber et moi avons veillé sur toi sans relâche.
— Merci, Verdel, je te dois la vie..., souffla-t-il.
— Eh ! C'est pour ça que je suis venu avec vous !" s'exclama le jeune guérisseur en souriant.

Il souleva le justaucorps de Krysos et observa la plaie.

Tu as eu de la chance : un peu plus haut et ton coeur était touché. Si cela avait été une arquebuse, je ne suis pas sûr que j'aurai pu te sauver...
— Je ne peux pas rester assis comme ça. J'ai besoin de marcher...

Il déplia son corps et sentit son sang circuler de nouveau.

Comment cela se présente ? demanda-t-il en désignant l'inconnu du menton.
— Et bien, à ce que j'ai compris, c'est un déserteur. Un haut officier impérial, paraît-il.
— Peut-on lui faire confiance ?
— Je ne suis pas très bon juge de la nature humaine, mais à mon avis il est fiable. Après tout, il nous a ramené Beryl...
— C'est vrai...

Krysos se tourna vers son frère qui hocha la tête afin de confirmer. Cela ne lui suffisait pas : il voulait se confronter lui-même à l'homme, s'assurer qu'il n'était pas un espion. Il s'approcha du groupe en claudiquant un peu.

Pardonnez-moi, puis-je savoir votre nom ?

L'homme le regarda et parut choqué pendant un instant. Sa ressemblance avec Beryl devait en être la cause.

Je suis Alexandre Yatagan. Anciennement au service de l'Empereur.
— Et vous avez décidé de déserter, c'est bien cela ?
— Effectivement. Cela me paraissait le dernier recours...
— Pourquoi ? demanda Krysos, soupçonneux.
— Disons que ses agissements commençaient à me vriller les nerfs pour être franc, répondit Alexandre d'un ton désinvolte.
— Quelle preuve avez-vous de votre bonne foi ?

Alexandre désigna Beryl du doigt.

Quelle autre meilleure marque de révolte vous faut-il ? Croyez-moi, quand l'Empereur apprendra que je l'ai emmené, il ne sera guère satisfait...
— Savez-vous pourquoi il a enlevé Beryl ?
— Beryl... c'est son nom... Et bien, je suppose qu'il s'en est entiché...

Krysos réfléchit : comment cela avait-il pu arriver ? En un seul regard, Diaman était tombé fou de Beryl ? C'était incompréhensible. Mais qu'à cela ne tienne, l'Empereur ne poserai plus jamais la main sur lui, il y veillerait...

Je vous remercie d'avoir sauvé mon frère, Alexandre.
— Votre frère... oui, c'est bien ce que je pensais... Et bien, ne me remerciez pas, ce fût un plaisir.

Krysos aimait bien la façon de parler du vétéran : directe, franche, sans duplicité. Son regard n'était pas fuyant et sa voix ne tremblait pas. Le groupe d'aventuriers était resté coi, écoutant l'échange des deux hommes.

Je n'ai rien à vous donner en récompense de ce service, mais je suppose que vous désirez quelque chose...
— Pas grand chose. Seulement vous suivre si ma lame peut vous être d'une quelconque utilité. Il tapota le pommeau de la lourde épée à deux mains qui pendait à son côté.
— Notre tâche est... particulière. Vous savez sans doute que nous sommes des rebelles recherchés ? intervint Agata.
— Des survivants des villages élémentaires, oui, je le sais. Et je suppose que j'aurais pu tomber sur une compagnie de moindre valeur, s'esclaffa Alexandre.
— Si vous décidez de prêter allégeance aux Gardiens des Gemmes, cela signifiera pour vous une vie d'errance..., continua Amber.
— Les Gardiens des Gemmes ? s'étonna le vétéran. Voilà qui sonne bien à mon oreille !
— Vous devez abandonner tout lien avec l'Empire et servir les gemmes élémentaires..., renchérit Obsidien.
— Voilà qui me paraît plaisant.
— Cela signifie être pourchassé comme un animal et oublier votre ancienne vie..., termina Syen.
— Si ce sont les prérogatives pour faire partie de votre petite rébellion, je les accepte avec joie !

Krysos sourit et ouvrit les bras en signe d'acceptation.

Alors sois le bienvenu, Alexandre ! Tu es des nôtres.

Beryl se pendit au cou du guerrier pour signifier son contentement. Ils avaient manifestement tissé des liens pendant leur périple. Verdel s'approcha d'Amber et lui glissa à l'oreille :

Quelle est cette... cérémonie d'intronisation ? Je ne me souviens pas l'avoir subie...
— Une petite improvisation. Cela fait tout de suite plus chevaleresque, non ? lui répondit-elle avec un clin d'oeil.

http://gemminy0.wixsite.com/gemminy/lexique