chapitre12-2
(Quatrième Partie)

"Un prophète est un homme qui se souvient de l'avenir..."

 

Tous les Zyrconiens craignaient les lieux souterrains. Peut-être parce que les entrailles de la terre étaient à la fois le lieu de la naissance et le séjour des morts, la matrice des gemmes et celle des humains ; cette peur instinctive ne trouvait pas d'autre fondement, mais elle n'en demeurait pas moins tenace et commune à tous. Aucun Zyrconien ne se risquerait de lui-même dans un tel endroit sans nécessité. Dans l'obscurité éclairée chichement par les flammes de TigrEye, les souffles haletants des uns et des autres se faisaient entendre à l'exclusion de tout autre son ; la pente continuait de descendre presque à la verticale et il s'en fallut de peu que la claustrophobie ne fasse paniquer les plus braves d'entre eux. Combien de mètres avaient-ils parcouru ? Dix, vingt ou cent, dans cette ombre dense, le temps et l'espace se confondaient.

L'haleine chaude de Beryl chatouillait le cou de Krysos tandis que la main de la barde se raffermissait autour de son biceps. Il avait l'impression de tous les tirer en avant vers l'inconnu, cramponnés à lui, et s'il s'arrêtait, ils se rueraient peut-être tous vers la sortie, leur courage évanoui.

Un courant d'air froid leur fit savoir qu'ils débouchaient dans un plus vaste espace. L'épée de feu vit son éclat faiblir sous l'influence de celui de concrétions fluorescentes. D'un bleu vert délicat et diaphane, les émeraudes des cavernes qui portaient leur nom scintillaient sereinement, révélant aux regards des compagnons une salle de grandes dimensions, parsemée de petits lacs immobiles. Parfois, le son de la chute d'une goutte d'eau venait troubler le silence. Les gemmes naturellement phosphorescentes, surtout en aussi grand nombre, demeuraient une rareté à Zyrconia, aussi les compagnons s'arrêtèrent un temps pour les admirer.

Assoiffés, les aventuriers s'approchèrent d'un des réservoirs naturels afin de s'y désaltérer. Le goût de l'eau ne ressemblait à aucun autre : une tonalité métallique teintée d'un arrière-goût minéral assez fort. Agata, voyant que Syen désirait également boire sans le pouvoir, de peur de transformer l'eau de cet endroit en poison, prit de l'eau dans ses longues mains fines et la présenta au banni. Le regard qu'il lui lança alors reflétait la plus profonde gratitude.

Krysos avait rengainé son épée, la lumière ambiante étant suffisante pour éclairer leur route. Il observait Beryl, assis à quelque distance sur un rocher pâle. Son frère paraissait totalement ailleurs et il sentait chez lui une furieuse envie de reprendre la marche. Krysos s'approcha de son jumeau.

Tu as bu, Beryl ?

Le muet acquiesça mais sans le regarder.

Tu... sens quelque chose ? Tu m'as déjà dit que tu entendais le prophète...

L'esprit de Beryl demeura silencieux.

Vivement que nous le trouvions et que nous partions, cet endroit te perturbe. Voilà que tu ne veux même plus me parler maintenant...

Krysos avait conscience de son bonheur d'avoir retrouvé son jumeau, mais aussi du fait que cette courte mais brutale séparation avait engendré une certaine rupture entre eux. Et il en souffrait, alors qu'il aurait dû au contraire se réjouir de voir son frère prendre de l'indépendance. Beryl se retourna cette fois et vint se blottir tout contre Krysos, en lui demandant pardon. Il lui dit qu'il se sentait bizarre et que cela passerait sans doute.

Pendant qu'il cajolait son frère, Krysos regarda autour de lui afin de déterminer par où continuer leurs pérégrinations. La couleur des gemmes lumineuses faisait tout paraître étrange et surnaturel, comme s'ils se trouvaient sur un autre monde. Il regarda sa main : sa peau laiteuse avait pris une teinte bleuâtre. Un peu plus loin, les chuchotements de ses compagnons lui parvenaient assourdis. Ils devaient se poser les mêmes questions. Du moins n'avaient-ils pas décidé de rebrousser chemin. Les premiers instants de la peur étaient passés.

Au fond de la grotte, un pont de pierre - fait de main d'homme - enjambait un lac un peu plus large que les autres. Au-delà, on devinait une ouverture sombre. Krysos donna le signal du départ, en essayant de ne pas trop élever la voix. Le moindre bruit dans cet endroit faisait un vacarme assourdissant et cela ne serait peut-être pas du goût d'Amber...

Passé le pont, la route se fit plus droite. Ils n'avaient malgré tout aucune idée de la profondeur où ils se trouvaient. Aucune vie animale ni végétale n'était visible, et Krysos se demanda comment le prophète avait pu survivre pendant des années sous terre sans aucun moyen de subsistance.

Leur chemin était toujours indiqué par les émeraudes phosphorescentes mais la galerie ne semblait pas comprendre de bifurcations, aussi s'enfonçaient-ils toujours tout droit sans rencontrer d'obstacle majeur. Bientôt la pierre brute grossièrement taillée laissa place à une architecture composée de colonnes, de pilastres et de bas-reliefs. Des images gravées, représentant des formes humaines, racontaient des scènes dont ils ne comprenaient pas la signification mais qui atteignaient leur imagination. D'autres étaient de nature abstraite et semblaient symboliser des schémas techniques de quelques figures géométriques complexes. Des piliers d'émeraude d'une stupéfiante beauté entouraient des niches comportant des bancs et couches de pierres, qui ressemblaient vaguement à des tombes... mais Beryl chuchota à Krysos que ce n'en était probablement pas. Personne ne parlait, chacun drapé dans ses propres pensées.

Quelqu'un éternua dans la pénombre, et Krysos ne sut pas de qui il s'agissait jusqu'à ce qu'un juron bien senti contre les courants d'air d'origine inconnue lui apprenne qu'il s'agissait d'Alexandre. Il sourit dans l'obscurité et il entendit même Amber rire doucement. L'humeur de ses compagnons semblait meilleure. Quant à lui, plus ils approchaient de leur but et plus il se sentait mal à l'aise, tout en le cachant à Beryl. Le lieu ne manquait pas de beauté ni de mystère, et aucun animal féroce ne semblait s'y tapir ; mais il aurait mille fois préféré une bataille rangée plutôt que ce silence et cette attente qui cachaient tant de choses... Il avait l'impression d'avoir pénétré dans un endroit d'où il ne ressortirait pas indemne...

Le décor changea sous leurs yeux quand ils notèrent la présence de massifs tuyaux blancs parallèles - ressemblant à ceux que l'on utilisait pour irriguer les champs - qui jaillissaient littéralement du mur de roche afin de suivre un chemin rectiligne en avant. Mais il y avait fort à parier que cette installation ne transportait pas de l'eau... Obsidien en toucha un des doigts et hocha la tête à l'intention de Krysos : il s’agissait bien du même matériau qui avait constitué la coque du navire impérial, ainsi que la porte des cavernes. Mais il semblait ici plus pur, plus lisse, plus noble, comme si l'Empire n'avait qu'imparfaitement reproduit son modèle et qu'il se trouvait ici sublimé. Cette installation courait des deux côtés du couloir rétrécit et s’enfonçait dans le noir. Le corridor était si étroit que l’on pouvait en toucher les deux parois en écartant les bras.

Le groupe fit halte encore une fois et cette fois les langues se délièrent.

Jusqu'où allons-nous comme ça ? se plaignit Amber. Où est-il, ce prophète ?
— Sans doute au bout de ce couloir..., répondit Agata.
— Le chemin nous a paru long car nous avons marché lentement, commenta Syen. Je ne pense pas que nous ayons parcouru tant de distance...
— Mes pieds disent le contraire..., répondit Verdel en s'asseyant pour se masser les chevilles.
— Nous ne devons pas nous laisser embrouiller par ce lieu, prévint Krysos. Les dimensions ici sont trompeuses, je l'ai remarqué. Que cela soit malice ou pas, restons sur nos gardes.

Pendant qu'il parlait, Beryl avait lâché sa main et s'était avancé un peu plus dans le couloir d’un pas rapide et décidé. Krysos s’alarma de le voir ainsi s’éloigner et courut après lui pour le rattraper, suivi en toute hâte par ses compagnons. De nouveau l’espace s’élargit et les compagnons se massèrent à l’entrée d’une nouvelle salle, vaste comme une cathédrale.

De forme vaguement circulaire, elle était recouverte sur tout son pourtour d’un enchevêtrement de tuyaux, dont certains étaient aussi épais que des troncs d’arbres centenaires, d’autres aussi fins que des tiges de fleurs. Tout au fond de la salle, adossé à un ensemble rocheux taillé à la semblance d’un visage de forme humaine, un dispositif impressionnant, fait de câbles emmêlés, de métal lustré et de leviers émettait un doux ronronnement qui faisait vibrer la caverne. Des points de lumière colorée piquetaient l’immense machine, dont la forme faisait penser à un trône… un trône dans lequel était assise une silhouette immobile.

En s'avançant dans la salle souterraine, les compagnons passèrent dans un rai de lumière qui tombait du plafond. Loin au-dessus d'eux, une grande cheminée, taillée dans des mètres de rocher, laissait apparaître la Lune à son extrémité ; elle semblait si proche qu'on aurait pu la croire suspendue juste au-dessus d'eux. Elle projetait sur le sol de pierre un nimbe rond et blanc, ainsi qu'un souffle d'air bienvenu. Ils s'arrêtèrent quelques instants, heureux de sentir cette fraîcheur de l'extérieur. Mais l'attention de Krysos était uniquement concentrée sur Beryl, qui avait continué à avancer sans les attendre.

Le jeune muet s'était arrêté devant la silhouette assise sur le monumental dispositif - car il semblait bien que ce fût une machine - puis se pencha pour l'observer. Finalement, il se laissa tomber à genoux devant elle et, avec une familiarité inattendue, posa ses mains sur celles, immobiles, de son vis-à-vis. Krysos s'inquiéta des conséquences d'une telle témérité et se précipita pour prendre son frère par les épaules afin de le faire reculer. Les pensées de Beryl étaient totalement inintelligibles, comme s'il pensait dans une langue étrangère, et Krysos ne put l'atteindre de cette façon. Ne pouvant détacher son jumeau de l'objet de sa transe, il se mit lui aussi à observer l'étrange personnage, d'un oeil plus détaché et critique.

Ses membres étaient d'une longueur tout à fait inhumaine, tout son corps semblait d'ailleurs plus long que la normale ; une robe fine et diaphane, ornée d'artefacts inconnus en argent - ou dans un métal qui y ressemblait - drapait la silhouette. Mais le plus incroyable restait ce qu'elle portait sur la moitié supérieure du visage : sa tête était rejetée an arrière et recouverte d'une espèce de casque, relié au trône par des fils fins comme des cheveux, qui ne laissait voir que son menton délicat et ses lèvres pâles et minces. A l'emplacement des yeux, des lignes de lumières écarlates s'illuminaient de façon aléatoire. Aucun souffle ne soulevait la poitrine étroite, aucun mouvement ne faisait tressauter la gorge offerte.

Quand Beryl toucha des doigts la joue de la créature assoupie, les mains, jusque là détendues sur les accoudoirs du trône, se crispèrent légèrement. Puis elles se soulevèrent et se tendirent en avant pour tenter de saisir ce qui avait ainsi éveillé leur propriétaire avec tant de témérité. Quand elles entrèrent en contact avec la chevelure du muet, elles se refermèrent sur les mèches afin de les malaxer dans un mouvement empreint d'une douceur inattendue. Krysos avait sauté en arrière en voyant l'être bouger, mais Beryl était resté immobile, laissant les longues mains douces lui fourrager les cheveux, avec un plaisir évident.

Les mains s'immobilisèrent et un long soupir s'échappa des lèvres entrouvertes. Puis elles rejoignirent les accoudoirs du trône, touchèrent un dispositif incrusté dans le métal et un chuintement, accompagné d'un ronronnement et de cliquetis métalliques, se fit entendre ; le casque glissa lentement en arrière, révélant une cascade de cheveux du blanc le plus pur, le plus brillant... des boucles torsadées, comme animées de leur propre mouvement... Elles encadraient un visage à l'ovale parfait, au menton pointu, à la peau si fine qu'on n'en distinguait pas les pores, comme taillé à même le marbre le plus lisse. Emmêlé dans la chevelure, presque entièrement dissimulé par elle, un diadème composé de fils d'argent entrelacés, parait le haut front ; deux longues tiges droites, au-dessus des oreilles légèrement taillées en pointe, se dressaient vers le plafond, et deux lumières vertes clignotaient à leurs extrémités.

Les paupières frémirent puis s'ouvrirent pour révéler deux iris d'un rouge laiteux, dans lesquelles brûlait une extrême intelligence, mais dénuée de malice. Il émanait de cet être une aura de majesté presque régalienne en même temps qu'une grande bienveillance. A première vue, il sembla impossible de lui donner un âge...

Krysos retint son souffle, ainsi que tous ses compagnons restés un peu en retrait, lorsque la créature prononça enfin, d'une voix profonde et grave :

Emidaléy... Vous êtes arrivés... enfin...

_______________________________________________________________________________________________________________

emidaléy : en langage lunaire, "mes enfants".

 

http://gemminy0.wixsite.com/gemminy/lexique