chapitre12-2
(Sixième Partie)

"Un prophète est un homme qui se souvient de l'avenir..."

Le Prophète de la Lune prit une profonde inspiration et ferma les yeux, comme s'il se replongeait en pensée dans le passé. Lorsqu'il parla, sa voix résonna dans la tête de chacun.

Il y a des éons, des profondeurs de l'espace et du temps, vint Anavel, que vous humains nommez la Lune. Nul ne se souvient plus de l'endroit d'où elle venait, elle-même ne pouvait s'en souvenir... En son sein résidait une race des plus sages et des plus anciennes, la plus ancienne sans doute de tout l'univers... Fuyant leur 9malie à l'agonie, les Lunaires partirent dans l'espace infini afin de semer ce que, dans leur grande sagesse, ils avaient réussi à conserver : les graines de la vie. Un secret pourtant si incroyable et si primordial qu'eux-mêmes ne pouvaient le percer. Gardiens de ce savoir, de cette science qu'est la vie, ils n'en comprenaient malgré tout ni les origines ni la raison d'être. Mais sa composition, son développement, les moyens de la conserver et de la semer, ils les maîtrisaient. Ils donnèrent naissance à de nombreux autres malie dans l'espace, tous différents et d'une complexité infinie. Observateurs et apprentis, ils tinrent de gigantesques chroniques sur l'histoire et le développement de ces malie afin de s'enrichir... mais aussi sur les habitants de ces malie...

Agata, n'y tenant plus, interrompit le récit.

Vous faites donc bien parti des dieux qui ont créé ce monde ! Vous n'êtes pas des humains ! Vous êtes nos créateurs ! s'écria-t-elle, d'une voix fervente.
— Non, adlay, lui répondit sagement Emerald, nous ne vous avons pas créés. Notre rôle était seulement d'assembler entre eux les éléments de la vie afin que là où régnait le chaos et la matière sans but naissent ordre et loi. Quelle forme prendrait cette vie, aucun de nous ne le savait à l'avance... Nous observons et écoutons...
— Vous n'êtes pas humains..., murmura Amber, comme sonnée.

Elle tourna légèrement son regard vers Krysos...

Non, mais nous nous ressemblons, même si nous ne sommes pas compatibles... Laissez-moi raconter les choses dans l'ordre où elles se sont déroulées... Parfois, ma enorakiz s'égare, car je n'ai pas vécu ces évènements... Je suis né sur Zyrconia, comme vous...

Sonnés par le choc de la révélation, les Gardiens des Gemmes se placèrent de façon à mieux entendre le récit passionnant qui allait leur être délivré. Krysos gardait la bouche ouverte : il n'avait pas encore vraiment intégré ce que l'oracle venait de dire, et pour l'instant il n'en avait cure. Emerald reprit son récit de sa voix lente :

Anavel vint à croiser dans cette partie de l'univers. Ici, dans cet espace, le vide ne l'était pas tout à fait ; de la matière insouciante et sans but se heurtait, se poussait, se frappait sans discontinuer... Dans l'espace le son n'existe pas... mais les Lunaires sentirent au fond de leur vel le désir de cette matière de devenir quelque chose... Pris de pitié pour ces organismes privés de destinée, ils apprêtèrent les composants indispensables à toute vie dans l'univers : quatre éléments, enfermés dans des gemmes, seuls réceptacles capables d'abriter leur beauté et leur puissance... Science magnifique que vous autres enfants nommez magie... Ils envoyèrent ces quatre composantes primordiales au coeur du chaos où elles s'assemblèrent pour ne former plus qu'une seule chair... Un malie... sphérique... tournant sur lui-même dans le vide... comme tant d'autres avant lui...
— Les gemmes élémentaires..., susurra Obsidien.

Toujours assis sur son trône, Emerald leva ses longs bras vers la voûte de la caverne et, le visage tourné en direction de la Lune au-delà de la pierre, se mit à entonner un chant venu du fond des âges :

"Feu, élément volatile, noyau au coeur du monde,
Ton corps incandescent roule et vagabonde
Tes flammes réchauffent et animent la terre profonde,
Que ton souffle renversant à jamais la vie féconde.

Terre, élément matériel, sur lequel reposent nos pieds,
Ta chair solide et vivante donne forme au schéma premier,
En ton sein naissent les gemmes et meurent les êtres animés,
Tu es la mère et la matrice de toute vie engendrée.

Eau, élément insaisissable, aux multiples voix et nuances,
Ta peau liquide recouvre la terre, assurant sa croissance,
Mais ta nature instable se déchaîne parfois avec violence,
Installant dans les âmes à la fois le désir et la défiance.

Air, élément subtil, souffle salvateur et invisible compagnon,
Ton enveloppe traverse les arbres et les montagnes sans opposition,
Tu pénètres au fond de chaque chose générée par la création,
Tu fais respirer les coeurs et transforme les ondes en chansons."

Un long silence suivit l'ode déclamée. Puis Agata prit la parole :

Les gemmes élémentaire que nous devons protéger... ce sont elles qui ont créé ce monde ?...
— Non, adlay, lui répondit le prophète, celles-ci furent données il y a bien longtemps à vos lointains ancêtres afin que la connaissance de cette création ne soit pas oubliée... Elles ne sont que des copies, des ersatz... Les gemmes originelles vivent toujours au coeur du monde, intouchables et immortelles... Malgré elles, le savoir des temps premiers ne fut pas conservé dans la enorakiz des humains... Ils oublièrent leurs origines... Ils nous oublièrent...

Les multiples mots en langue étrangère que prononçait Emerald ne rendait pas simple la compréhension de son récit. Mais le sens général n’échappait à personne.

Les anciens vous connaissaient alors ? intervint Alexandre.
— Longtemps sommes-nous restés en dehors, dans l'espace, observant et apprenant de ce nouveau malie... Nous avons vu naître les plantes, les montagnes, les lacs, sur une seule et unique petite étendue, surgie de l'eau... Si minuscule mais pourtant si belle dans sa forme ; une réelle perfection de géométrie et de mathématiques… Des gemmes par milliers dans les sous-sols... puis la vie capable de se mouvoir... Des organismes si petits qu'on ne pouvait les voir à l'oeil nu... Dans l'eau ils se sont multipliés et complexifiés... Ce processus, nous le connaissions : bien des fois nous l'avions étudié... mais à chaque fois, il différait, et à chaque fois cela était un nouvel émerveillement... Puis, des organismes de plus grande importance ont évolués à partir des plus petites... des êtres se déplaçant à quatre pattes d'abord, sur deux jambes ensuite... Après avoir vécu dans les arbres, ils se mirent à marcher sur la terre... Ils la recouvrirent et y régnèrent : la etuohconé était venue au monde... les humains nous étaient si semblables et pourtant si éloignés...

Emerald s'interrompit et ferma les yeux comme pour se remémorer des souvenirs qui n'étaient pas les siens...

Les Lunaires les aimèrent. Et ils voulurent les approcher, leur parler, leur apprendre... Ils avaient compris le potentiel infini de cette nouvelle enaz. Anavel se rapprocha de Zyrconia, le nouveau joyau au coeur de l'univers, et se positionna au-dessus de cette minuscule langue de terre isolée... Là, au centre du malie, au creux des montagnes, ils bâtirent leur cité, une copie de celle qui existait dans Anavel mais qu'aucun humain ne pouvait voir...
— LunaPiair..., susurra Obsidien, fasciné.
— C'est ainsi que l'appelèrent les hommes. Cette construction pris des années innombrables, et quand elle fut prête, les Lunaires appelèrent les humains...
— Ils les appelèrent ? s'interrogea Amber. Mais comment ?
— Ils leur envoyèrent des rêves et des songes peuplés de figures et de couleurs merveilleuses... Les humains étaient si jeunes, leur imagination encore non développée, mais cela influa sur leur esprit... Certains y furent sensibles et décidèrent de partir avec leurs familles afin de trouver la cité de leur rêve... Le malie était alors inconnu et bien plus sauvage qu'aujourd'hui : beaucoup se perdirent mais quelques-uns trouvèrent la route à travers la forêt et la montagnes jusqu'à LunaPiair... Les Lunaires les accueillirent comme des hôtes de marque, les fêtèrent et les vêtirent de beaux atours... Ainsi commença la cohabitation...
— Vous voulez dire que... ceux de votre peuple et les humains vécurent côte à côte à LunaPiair ? demanda Krysos.
— Comme des frères... Une période de félicité, durant laquelle je vis le jour... trop courte cependant... Mais je ne peux vous parler de celle-ci, cela est trop douloureux... Le reste de l'histoire vous sera conté par le Mur des Prophéties...
— Qu'est-ce ? l'interrogea Krysos.

Alors, le prophète Emerald, l'oracle de la Lune, se leva enfin de son trône ; son long corps, si fin qu'on aurait pu le croire capable de se briser en deux au moindre vent, se déplia avec une grâce indéfinissable. Ses cheveux volèrent légèrement sans action de l‘air. Ce faisant, il prit la main de Beryl qui se relevait en même temps que lui, délicatement, comme s'il avait eu peur de lui faire mal, et tout deux se dirigèrent vers une galerie que les Gardiens des Gemmes n'avaient pas encore remarquée. Les deux personnages se tinrent un moment sous la lumière de la Lune qui filtrait par la cheminée : le prophète était bien plus grand que le muet, il ne devait pas mesurer moins de deux mètres ; ses membres curieusement proportionnés incarnaient pourtant la perfection, une perfection non-humaine ; à travers les voiles vaporeux qui paraient son corps, les compagnons virent une combinaison très moulante, littéralement collée à sa peau, dont la couleur iridescente et les reflets nacrés ne ressemblaient à rien de connu.

Après s'être arrêtés dans le halo lunaire afin de saluer la Lune, Beryl et Emerald, main dans la main, pénétrèrent dans la galerie, suivis des aventuriers, interdits. Celle-ci se révéla totalement obscure et juste assez étroite pour laisser passer deux personnes de front. La voix du prophète résonnait parfois dans le noir, afin de les rassurer :

Avancez, mes chers petits... N'ayez pas peur...

Le visage d'Emerald s'illuminait par intermittence grâce aux petites lumières vertes qui clignotaient sur son diadème. La paroi de la galerie n'était pas lisse, mais bosselée et creusée de dessins que Krysos tenta de suivre des doigts. Le prophète s'arrêta et tout le monde fit de même. Il lâcha la main de Beryl et celui-ci revint se blottir contre son frère.

Ici vous seront révélés des secrets que moi-même je ne pourrai vous délivrer, car ma enorakiz est défaillante... Les eminévé se souviennent de tout... Elles n'oublient jamais et savent parler si on les écoute... et si on connaît leur langage...

La longue main fine et blanche du prophète glissa sur la paroi rocheuse et instantanément, quelque chose d'incroyable se produisit : le mur s'illumina de mille couleurs pour se révéler constellé de gemmes par centaines : chacune brillait de son propre éclat et de sa propre nuance en une lente pulsation ; elles-mêmes incrustées dans des bas-reliefs gravés dans la pierre brute, elles formaient des arabesques, des dessins, des figures, complexes pour certaines, reconnaissables pour d'autres. Elles semblaient raconter une histoire longue et passionnante, et leurs voix se mirent soudain à résonner dans la tête de chacun des auditeurs. Leurs couleurs, qui se combinaient en dehors de leurs enveloppes transparentes à travers leurs multiples facettes, projetaient sur le mur opposé des images mouvantes, changeantes, qui correspondaient avec les mots qu'elles disaient. Émerveilles, les Gardiens des Gemmes se turent et voici ce que les pierres leur racontèrent...
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malie : en langage lunaire, "monde", dans le sens de "planète".
enorakiz : en langage lunaire, "mémoire"?.
Anavel : en langage lunaire, le nom du vaisseau Lune. Signifie "Lune" de façon familière.
vel : en langage lunaire, "coeur".
etuhconé : en langage lunaire, "humanité".
enaz : en langage lunaire, "espèce".
eminévé : en langage lunaire, pierres".

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