chapitre9-2
(Quatrième Partie)

« Le même soleil fait fondre la cire et sécher l'argile... »

 

Les autres membres du groupe étaient déjà rassemblés près du pont Nord, semblant l'attendre. Amber faisait les cent pas, les mains dans le dos, s'arrêtant de temps en temps pour dire quelque chose à Agata. Krysos les rejoignit en courant.

Désolé du retard, j'ai eu un petit contretemps. Alors, vous avez trouvé quelque chose ?

Agata désigna Amber des yeux, puis dit :

Vas-y, dis-lui.

La rousse attendit que Krysos ait pris place à côté de Beryl avant de déclamer :

J'ai fait un petit tour dans le bas-district ; je ne suis pas allée très loin mais j'ai malgré tout appris que des factions rebelles fourmillaient dans le coin. La révolte gronde et je pense qu'elle va bientôt se manifester. L'idéal serait de trouver leur leader.
— Tu y es allée toute seule ? C'était très imprudent ! s'exclama Krysos.
— Je sais me débrouiller. Ces informations sont cruciales.
— De plus, nous arrivons au bon moment, intervint Syen. L'empereur va faire un discours sur la place Safranivéenne, dans quelques instants. Nous allons pouvoir nous faire une idée de la personnalité de cet individu et de ce qu'il projette de faire.
— Oui, j'ai entendu parler de ça aussi, renchérit Krysos.
— Diaman fait ce genre d'allocution régulièrement, afin de garder la populace sous son contrôle, informa Amber. Son Don lui donne le pouvoir d'apaiser les esprits. Enfin, du moins, les plus disposés à réellement lui prêter oreille…
— Tu ferais mieux de ne pas écouter, Amber…, la mit en garde Verdel.
— Ne t'en fais pas. Je ne prendrai pas le risque de l'écouter. Je me tiendrai à distance et vous me raconterez. Les sons ont trop d'emprise sur moi.
— De mon côté, j'ai réussi à m'infiltrer quelques minutes dans le haut quartier…, commença Krysos.
— Ca alors ! Comment as-tu fais ? s'écria Amber, impressionnée malgré elle.
— Une rencontre de hasard. Je vous raconterai. Je peux vous dire dans un premier temps que le quartier lui-même est relativement peu surveillé, mais que près du palais, les gardes sont plus nombreux. Y pénétrer par cette voie me paraît suicidaire…
— D'où l'intérêt de rencontrer quelqu'un qui connaît mieux les lieux que nous, décida Amber, fière d'elle. Allez assister au discours, on en discutera après.

Le groupe se mit alors en marche vers la place Safranivéenne, qui se trouvait sur le niveau intermédiaire, afin que tous, autant nobles que plébéiens, puissent y assister. Une grande partie de la population était déjà en position, tout autour de la place, de forme circulaire. Tous ne se mêlaient pas pourtant : les nobles se trouvaient sur une estrade dominant légèrement la foule, assis dans de confortables fauteuils, alors que les autres se contentaient de rester debout sur leurs jambes, attendant que leur souverain vienne s'exprimer.

Pendant qu'ils essayaient de trouver des places dans la foule, ils entendaient des commentaires un peu partout autour d'eux, ce qui leur donna une bonne idée de l'estime que les SolaPiens portaient à leur empereur :

« Tu vas voir, il va encore nous promettre les mêmes choses… »
« Peut-être qu'il entendra raison cette fois… »
« Regardez-les, se pavanant comme des paons… »
« Il y en a assez, de ces guerres… »

L'humeur n'était pas au beau fixe. Les gens se montraient pour la plupart renfrognés, insatisfaits de la politique actuelle. Les guerres menées par Diaman les laissaient sans le sou, et les pauvres devenaient encore plus pauvres - et les riches bien plus riches…

Ils réussirent à tous se placer au troisième rang, ni trop près des soldats qui gardaient l'entrée d'un bâtiment souterrain, ni trop loin afin de pouvoir voir ce qui se passait. Amber était restée en arrière, à l'abri de la voix du souverain qui allait bientôt apparaître. Krysos était un peu inquiet : il ne savait pas quel effet la voix de l'Empereur aurait sur lui. Beryl lui serra la main, lui signifiant son soutien.

Des trompettes sonnèrent, des tambours grondèrent. Les portes du bâtiment souterrain - sans doute une voie d'accès réservée - s'ouvrirent et un cortège insolite en jaillit. D'abord une ligne de soldats portant des étendards, rouge et or, puis une rangée de trois cavaliers : l'un d'eux était l'Empereur. Krysos le reconnut à la massive couronne qu'il portait ; elle était d'argent noir et sertie de rubis. L'empereur lui-même était d'une prestance que Krysos n'avait pas envisagée. Son visage ovale, encadré par une chevelure argenté d'une longueur impressionnante, parfaitement lisse, exprimait une froideur et une hauteur inébranlables ; ses yeux gris, légèrement en amande, jetaient sur la foule un regard appréciateur ; il était vêtu d'une longue cape noire bordée de fourrure blanche, qui recouvrait un ample habit richement orné, de même couleur. Il portait de longues bottes de cavalier, tellement rutilantes qu'il était impossible d'envisager que le souverain ait pu faire ne serait-ce que quelques pas avec.

Sa monture, elle, était d'une nature inconnue à Krysos. L'animal, d'un noir de jais, piaffait en soulevant sa crinière dont les extrémités étaient de la couleur du feu ; de son menton pendait une longue barbiche de poils, ainsi qu'à ses fanons et ses ganaches ; sa queue était une longue lanière de chair au bout de laquelle pendaient de soyeuses touffes de crins. Mais le plus extraordinaire c'était la corne d'environ un mètre et demi de long qui pointait de son front. Elle était noire avec des reflets dorés.

Ce n'était pas un cheval ordinaire comme en montaient ceux qui accompagnaient le souverain. Les yeux rouges de l'animal promenaient sur l'assistance un regard mauvais chargé d'hostilité, de menace. à n'en pas douter, c'était un aya.

Les deux suivants de l'empereur portaient des armures, mais Krysos n'eut aucun mal à reconnaître l'un d'entre eux : le général Wavell, montant un magnifique destrier blanc ; son expression était toujours aussi mélancolique. Quant à l'autre, le jeune homme dut fouiller sa mémoire afin de réussir à l'identifier. Il fit malgré lui un bond en avant, que Beryl retint à temps : c'était la femme aux cheveux blonds, dans son armure dorée, sa longue natte dépassant de son casque, comme un cimier ; elle jetait par moment à l'assistance un regard tellement chargé de suffisance et d'orgueil que Krysos dut se retenir pour ne pas se jeter sur elle afin de l'étrangler à mains nues…

Une estrade surélevée avait été aménagée au centre de la place Safranivéenne et l'empereur, descendant de sa monture - qui se mit à ruer quand des serviteurs voulurent la faire reculer -, y prit place. Tout le monde sembla retenir son souffle. Le souverain s'éclaircit la voix avant de déclamer :

Mille mercis à vous tous d'être venus en ce jour. J'ai entendu vos plaintes et sachez qu'elles ne resteront pas sans réponse…

A peine ces quelques mots prononcés, Krysos sentit déjà le Don de l'empereur s'insinuer en lui. Sa voix lui fit l'effet d'un vin fort, qui tourne la tête dès la première gorgée, mais tellement doux… Cette voix portait sur toute la place, sans aucun besoin d'amplification artificielle. Krysos regarda autour de lui : tous semblaient subjugués, tout comme lui. Il se demanda si eux aussi percevaient la voix du souverain comme si celui-ci s'adressait à eux seuls…

Mais en scrutant plus loin, Krysos remarqua que certaines personnes, à l'extrême bord de la place, gardaient une expression fermée, ne semblant nullement séduites par le ton de l'empereur qui continuait de parler. D'autres avaient mis leurs mains sur leurs oreilles dès les premiers mots du discours. Mais la majorité avait les yeux rivés sur l'estrade, recueillant les paroles de Diaman comme si c'eût été la plus pure et rafraîchissante des eaux.

Krysos, malgré lui, fit de même, et les mots de l'empereur lui parvinrent de nouveau comme une confidence personnelle :

Bientôt, notre monde va connaître un incroyable changement. Tout ce que nous avons connu jusqu'à présent s'effacera, pour laisser place à une aveuglante vérité. Je serai votre guide sur la voie de cette illumination…

Krysos vit Agata, à côté de lui, secouer la tête et porter la main à son front, comme si elle avait mal. Sappir, lui, ne semblait pas broncher. Beryl, contrairement à son frère, ne parut pas autant affecté par le Don de Diaman.

Une connaissance nouvelle, qui profitera à tous, est sur le point de nous être délivrée. J'oeuvre en ce moment même afin de l'utiliser au mieux. Vos sacrifices ne seront pas vains, ils changeront la face de Zyrconia…

Verdel, lui, s'était tout bonnement assis par terre, les mains sur les tempes. Il se balançait d'avant en arrière. Krysos voulut le relever mais le jeune homme le repoussa. Obsidien, lui, restait stoïque, mais les jointures de ses mains serrées étaient blanchies, comme s'il luttait.

Enfin, le discours toucha à sa fin :

Gardez confiance et espoir, la route des cieux nous sera bientôt ouverte !

Des applaudissements fusèrent dans la foule. Ceux qui l'instant d'avant avaient vertement critiqué la politique de l'Empereur semblaient plus que satisfaits du discours. Ils s'en retournaient vers leurs maisons, rassurés et contents.

Le monarque remonta sur son étrange destrier et quand il fit volte-face pour repartir par où il était venu, des courtisans et aristocrates l'entourèrent, pleins de doléances et de propositions de lois. Krysos crut même apercevoir sire Halopalin parmi eux, toujours vêtu de son habit vert satiné.

La place Safranivéenne se vida. Ne restaient que les Gardiens des Gemmes et quelques-uns des hommes à la mine sombre qui avaient prêté une oreille plus que distraite à l'allocution. Ils parlaient entre eux à voix basse.

Krysos regarda ses compagnons ; ils paraissaient avoir repris leurs esprits. Lui-même, bien qu'encore sous le charme de la voix, sentait sa volonté reprendre le dessus. Ils se rassemblèrent.

C'était éprouvant, commença Agata. J'en suis quitte pour un bon mal de tête.
— C'était horrible. C'était comme si quelqu'un s'était insinué dans mon cerveau…, se lamenta Verdel.
— J'ai eu l'impression qu'on me forçait à croire quelque chose que je ne voulais pas croire…, continua Krysos.
— Le Don de Diaman nous enlève tout sens critique, toute velléité de révolte, conclut Obsidien. Quel Don ignoble entre les mains d'un souverain comme lui !
— C'est comme ça qu'il tient le peuple, intervint Syen. Il fait de temps en temps ce genre d'intervention, dès que la colère gronde. Ainsi, grâce aux effets de sa voix, il est tranquille pour un certain temps.
— Mais tous ne semblent pas touchés, indiqua Krysos en montrant du menton le groupe d'hommes qui discutaient. Certains résistent à ce Don.

D'un pas décidé, il se dirigea vers eux. Les hommes cessèrent de discuter afin de se tourner vers lui.

Excusez-moi, messieurs, vous avez entendu le discours ? Il ne semble pas vous avoir touché.

Celui qui paraissait le plus âgé restait sur la défensive, les sourcils froncés, soupçonneux au sujet de ce groupe de personnes étrangères qui l'apostrophaient. Krysos pensa un instant qu'ils allaient tourner les talons et les laisser sur place tant la méfiance se lisait dans leurs regards. Il essaya de leur sourire afin de leur donner confiance mais cela n'eut guère l'effet escompté.

Ce genre d'approche donne quelque chose en général ? l'invectiva l'un des hommes, un grand brun à l'oeil balafré. Vous ne savez donc pas où vous vous trouvez ?
— C'est que... mes amis et moi… nous venons d'arriver et pour tout dire nous n'aimons pas beaucoup l'empereur. Mais sa voix est… comment dire ? Nous en avons senti les effets… comme si elle nous hypnotisait…
— C'est parce que vous n'êtes pas habitués, intervint un autre homme du groupe, qui semblait moins méfiant. Les politiciens ont tous ce même genre de Don, à un moindre degré : ils fascinent pendant un temps avec leurs vaines promesses, et puis avec le temps, comme rien ne vient, on comprend que ce sont des fadaises, pour endormir le peuple.

Le vieux lui donna un coup de coude dans les côtes, sans doute pour lui reprocher d'en dire trop. Mais ses comparses continuèrent sur leur lancée.

Il ne trompe que ceux qui veulent être trompés, dit un autre. Si vous l'écoutez attentivement, il vous aura, mais si vous ne faites que l'entendre, cela passera au-dessus de votre tête.
— Nous, nous ne prêtons plus foi à ce qu'il dit depuis longtemps. Tout est une affaire de volonté… et de lucidité. Il raconte toujours la même chose. Il n'y a que ceux qui veulent vraiment croire ce qu'il dit pour se laisser prendre.

Les Gardiens des Gemmes s'étaient approchés, le groupe d'hommes ne paraissant pas dangereux et malgré tout disposé à parler.

Je crois comprendre que vous ne le portez pas non plus dans votre cœur, demanda Agata. Êtes-vous… des rebelles ?…

La question les fit se renfrogner, et ils ne dirent rien dans un premier temps. Ils observèrent avec attention les vêtements, les bijoux des voyageurs pour tenter de discerner une quelconque tromperie. Nul doute que ces gens devaient connaître par coeur les techniques d'infiltration impériale...

Disons que nous faisons partie des mécontents, reprit le plus âgé. Nous assistons à ses discours afin de voir si quelques changements se produisent, mais ils commencent tous de la même façon. Alors, nous n'écoutons plus à force.

Un autre glissa à la prêtresse, sur un ton très bas :

Mais nous sommes utiles. Nous espionnons pour le compte de personnes influentes. De personnes bien plus en colère que nous, qui ne veulent pas prendre le risque de venir écouter par elles-mêmes… Nous devons aller faire notre rapport.

Le groupe d'hommes inspirait confiance aux Gardiens des Gemmes. Aussi Krysos se risqua à demander :

Pour qui espionnez-vous ? Une faction rebelle ?

De nouveau un regard soupçonneux accompagné d'un reniflement...

Oui, on peut dire ça. La plus importante. Elle a ses quartiers dans le bas district. Elle cause bien du souci à notre cher Empereur…
— Peut-on s'y rendre ? Nous voudrions prendre contact avec le leader de cette faction…

L'homme plus âgé se redressa, le regard soudain suspicieux.

Vous ne seriez pas des espions de l'Empire ? Vos questions me paraissent un peu insistantes…
— Non, pas du tout. En fait nous sommes des survivants des guerres qu'il a menées. Nous nous sommes jurés de lui rendre la monnaie de sa pièce. En vérité, nous voudrions nous infiltrer dans son palais… afin de lui voler quelque chose.

Les autres Gardiens s'approchèrent afin que les hommes puissent les regarder de près.

Mon frère et moi, nous venons de TigrEye. Obsidien vient de LazuLapi, Sappir et Agata d'AguaMarina, informa Krysos en désignant chacun tour à tour. Vous devez savoir que nos villages ont été attaqués, pillés et détruits par les troupes impériales. Croyez-vous que nous ayons pour lui une quelconque sympathie ?

Les hommes, sur leurs gardes, détaillèrent de nouveau la mise du groupe et conclurent finalement qu'ils n'avaient rien de soldats de l'empire, même déguisés. Leurs traits se détendirent et leurs voix se firent moins dures.

En effet, nous sommes au courant de cette atrocité. Nos chefs également. Mais si vous voulez les rencontrer, il va falloir vous enfoncer au cœur du bas-district. Nous pouvons vous y conduire, mais vous devez jurer que jamais vous ne révélerez quoi que ce soit sur l'endroit où nous vous emmènerons.
— Très bien, nous jurons tous. Et que la mort nous frappe rapidement si nous manquons à notre parole, déclama Krysos au nom du groupe.
— Croyez bien que l'un d'entre nous se chargera de réaliser votre malédiction si vous venez à manquer à votre promesse…, lui répondit l'homme âgé, ne cachant pas la note de menace dans sa voix.

Le groupe d'espions rebelles se dirigea alors vers le plus proche escalier menant au bas-district.

Vous allez devoir présenter vos hommages à Ruby Carminéros, la reine des malfrats ! s'écria l'homme âgé, en riant, presque triomphant.

 

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