chapitre4-2(Sixième Partie)

« Où est dans le ciel l'arbre dont la Lune est le fruit ?... »

L'intérieur de l'auberge se révéla frais et il y avait peu de clients. On était en plein après-midi et Thomson leur expliqua qu'à cette heure-ci, les villageois faisaient surtout la sieste, quand ils n'étaient pas occupés dans les champs.

Qu'est-ce que je vous sers ? leur demanda-t-il alors que les aventuriers s'installaient au comptoir. Vous goûterez bien à notre version maison de la bière de lait de tortue ?
— Pourquoi pas ? C'est fameux ! décida Amber pour le groupe.

Thomson esquissa alors un geste vers son comptoir et quatre chopes se placèrent d'elles-mêmes sous les robinets d'où jaillirent des flots mousseux. Amber fit à Krysos la confidence qu'un tel Don devait être bien pratique pour un aubergiste.

Beryl tournait et retournait sa bière dans son gobelet pendant que Krysos se penchait sur le tavernier, lui demandant :

Pourquoi n'y a-t-il pas de jeune gens à TurtleScale ? Je n'ai noté que la présence de vieillards et de quelques enfants...
— Ah mon pauvre ami, c'est qu'il n'y a guère de travail par ici ! se lamenta Thomson. Du moins rien de suffisamment intéressant pour garder nos jeunes hommes et femmes. Aucun d'eux n'a envie de reprendre l'exploitation ou la vieille ferme de leurs parents. La plupart s'en vont dès qu'ils le peuvent, vers Akroïth ou SolaPiair ; les grandes métropoles nous volent nos forces vives.
— C'est pour cela que c'est si calme ici..., souffla Obsidien
— Un peu trop, je vous l'accorde. Oh certes, nous n'avons que peu de problèmes liés à la jeunesse, mais notre petit village vieillit et nos jeunes générations ne reviennent quasiment jamais. Mes deux fils aussi sont partis et c'est à peine s'ils m'envoient de leurs nouvelles.
— C'est triste, soupira Amber. Si ça continue comme ça, TurtleScale ne sera plus qu'un désert.
— Pourquoi partent-ils ? demanda Krysos, curieux. Qu'est-ce qui les attire tant en dehors de ce charmant endroit ?
— L'argent, pardi ! s'écria Thomson. Travailler ici ne rapporte rien. Il faut aller dans les grandes villes pour gagner sa vie.
— Vous voulez dire que là-bas il y a de meilleures récompenses quand on rend des services ?

Krysos essayait de faire le lien avec ce qu'il savait déjà, mais quelques subtilités lui échappaient.

C'est un peu compliqué, Krys. Amber s'était accoudée au comptoir et regardait son compagnon d'un air amusé. Pour faire court, les gens travaillent pour d'autres et en échange on leur donne de l'argent qui leur permet d'acheter ce dont ils ont besoin.
— D'accord, j'ai compris. On donne plus d'argent dans les grandes villes. Et plus on a d'argent, plus on peut se procurer de choses.
— L'ennui, continua la jeune femme, c'est que l'Empire prend au peuple une partie de cet argent durement gagné afin de financer des projets personnels. C'est pour ça que le peuple est au bord de la révolte.
— C'est cela que veut dire le mot impôt ? Krysos se souvenait qu'Amber lui avait déjà parlé de cela, mais sur le moment il n'avait pas vraiment compris et s'était senti gêné de l'admettre. C'est quand l'Empire vole de l'argent au peuple ?
— Je ne l'aurais pas mieux dit, acquiesça-t-elle.

C'était à présent beaucoup plus clair pour lui. On privait le peuple de Zyrconia de ce qui lui permettait de survivre chaque jour. Thomson claqua de nouveau ses grosses mains sur son ventre.

Vous avez dû vivre dans une caverne isolée jusqu'à présent pour ignorer tout cela, mon garçon !
— Oui, c'est... c'est cela, j'ai vécu dans une caverne.

Krysos donna un coup de coude à Beryl qui dissimulait son rire silencieux derrière sa manche.

Les légendes racontent que jadis l'argent n'existait pas et que tout le monde vivait dans l'égalité et l'harmonie. Ah ! j'aimerais tant que ces jours reviennent afin de ne plus avoir ce genre de soucis ! soupira Thomson.

Krysos se dit qu'il avait eu bien de la chance de grandir dans un monde où de telles notions si compliquées n'existaient pas. Cependant, il décida de changer de conversation pour aborder un sujet plus urgent :

Y a-t-il eu des mouvements de troupes récemment par ici ? Savez-vous si des évènements fâcheux ont eu lieu au nord ?
— Maintenant que vous le dites, il s'en passe de belles ces temps-ci, lui répondit Thomson, presque en chuchotant. Pas dans le village même, nous n'intéressons guère les grands de ce monde. Mais des voyageurs venant du port d'Akroïth et de Greisen se sont arrêtés ici et ont raconté certaines choses…
— Dites-nous…, s'immisça Obsidien.
— Et bien pour commencer, il y aurait un gigantesque aya marin qui sèmerait la terreur dans les eaux de Greisen. Mais ce n'est pas tout : visiblement, des bateaux sont à quai au port et prêts à partir vers le nord. Les gens d'AguaMarina ont du souci à se faire…
— AguaMarina n'accepte pas les étrangers, pourtant, intervint Amber. Les gens du continent le savent. Ils n'espèrent quand même pas un accueil chaleureux ?
— Ah, mais ce sont des bateaux de l'Empire, ma petite dame. Armés jusqu'aux dents, qu'il paraît. Les Insulaires auront intérêt à ne pas piper s'ils ne veulent pas que ça finisse en bain de sang.
— Ou que ça finisse comme à TigrEye…, murmura Krysos.
— Attendez ! s'écria Thomson. TigrEye ? Vous venez de…
— Qu'importe, le coupa Obsidien. Je crois que c'est vers le nord que nous devrions nous diriger, Krysos. Des choses graves se passent là-bas, et j'ai bien peur que cela se déroule comme à LazuLapi.

Krysos coula un regard rapide vers Beryl. Son frère le regardait aussi, et, en esprit, il lui demanda pardon pour ce contretemps. L'aubergiste avait les yeux grands ouverts et se rendait progressivement compte que ses clients n'étaient pas des voyageurs ordinaires.

Vous avez l'air d'en avoir vu de bonnes, vous quatre, conclut-il en croisant les bras sur son ventre. Allez, vous m'êtes sympathiques, c'est ma tournée !
— Mais nous avons de quoi vous payer ! objecta Krysos, remarquant que les autres clients les observaient.

Même si le système monétaire le dégoûtait, il ne voulait pas mettre cet honnête homme dans l'embarras.

— Vous me paierez en me racontant ce qui se passe dans ce fichu monde qui perd la tête ! J'aurai de quoi dire aux clients suivants. Enfin, une fois que j'aurai réveillé ce stupide evast, et qu'il aura commencé à me nettoyer cette cave de sa vermine !

L'evast, qui était resté à terre à somnoler le temps que Thomson serve ses nouveaux clients, sorti une tête timide de sa carapace, et jeta un coup d'œil circonspect autour de lui, comme s'il avait compris que son maître parlait de lui. Le groupe se mit à rire de bon cœur.

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