chapitre11-2

(Quatrième Partie)

« Ce sont les faiblesses du cœur qui font les belles défaillances... »

Alexandre Yatagan marchait sans but dans les méandres de pierre du palais impérial. Il ressassait encore et toujours les mêmes choses, voyait défiler dans sa mémoire toutes les exactions de Diaman et ses fidèles, les villages élémentaires détruits, les morts passées et à venir, le peuple qui grondait, les stratagèmes, les mises à mort... Il n'avait pas voulu servir ce genre d'Empereur. Autrefois, il avait eu un idéal de chevalerie que les évènements récents avaient mis à mal. Il avait dû renier à de nombreuses reprises ses convictions afin d'obéir aux ordres, et combien cela lui avait coûté... Il lui fallait prendre une décision : devait-il trahir son seigneur ou bien continuer à fermer les yeux ? Il revit en songe les images de son dernier flash... et il décida de la voie à suivre. Il fut presque surpris de constater à quel point le fait de choisir lui fut facile.

Il en était là de ses pensées quand il croisa le chef cuisinier dans le couloir, qui venait vers lui, les mains chargées d'un plateau repas. Il lui jeta un bref coup d'oeil quand il s'inclina devant lui. Aussitôt, un nouvel éclair de clairvoyance l'assaillit : il se vit devant une porte monumentale, accompagné de plusieurs personnes dont il ne connaissait pas les visages ; le soleil était caché et la Lune gigantesque au-dessus de sa tête. Il se rappelait cet endroit : il s'agissait de l'entrée des cavernes d'émeraude, près desquelles il s'était déjà rendu. Les cavernes d'émeraude à présent fermées par l'Empereur, qui en possédait la clef.

Un plan se dessina instantanément dans son esprit ; sa capacité à échafauder des tactiques de dernière minute avait toujours été d'une grande aide pendant les batailles, tout autant que son Don de clairvoyance. Il prit un couloir latéral, laissant sur place Malachy Acqua-Toffana, et adopta un pas plus détendu, afin de ne pas attirer l'attention. Il se déplaçait à présent dans une section du palais que seules les personnes accréditées pouvaient arpenter, personnes dont il faisait partie étant donné son statut.

La salle du trésor, à la monumentale double porte ornée de motifs en or massif, jouxtait les cellules de la prison, et était gardée par deux surveillants, hallebarde au poing, qu'il connaissait bien pour avoir souvent passé le seuil lui-même afin de déposer dans la salle du butin de guerre. Tout le monde savait qui il était et on ne lui interdirait pas l'accès au coffre impérial. Il lui fallait cependant trouver un bon prétexte afin d'y pénétrer. Il se campa devant les deux gardes et les interpella comme seul un chef peut interpeller des subalternes :

L'Empereur Diaman m'a ordonné de réquisitionner un certain objet de la salle du trésor, il en a un besoin urgent.

Les deux hommes se regardèrent brièvement à travers les visières de leurs heaumes.

On ne nous en a pas informé, rétorqua celui de gauche. Quel objet en particulier ?

Alexandre écarta les jambes et posa ses poings serrés sur ses hanches en prenant un regard sévère :

Croyez-vous que l'Empereur doit se justifier devant vous ? Ou moi ? Depuis quand de simples gardes ont-ils le droit de s'immiscer dans les secrets de notre seigneur ?

Les surveillants, un peu interloqués et prenant conscience de leur audace, se redressèrent en faisant claquer leurs talons. On pouvait deviner les grosses gouttes de sueur qui devaient couler sur leur visage...

Pardonnez-nous, messire Yatagan, nous ne voulions pas vous manquer de respect. C'est juste que... Le garde de droite s'était mis à hésiter. ... nous sommes toujours prévenus à l'avance des retraits...
Et bien cela a été décidé juste à l'instant, personne n'a eu le temps de vous prévenir, contra Alexandre, sûr de lui. Veuillez donc ouvrir cette porte afin que je puisse mener à bien ma mission.
Veuillez attendre ici avec mon camarade, décida l'un des gardes. Je vais aller m'enquérir de cette information auprès de l'Empereur lui-même. Capitaine, cela n'est pas contre vous, mais... la procédure, vous comprenez ?

"Aïe ! pensa Alexandre. Mauvaise idée ! Trouve quelque chose !"

Allons, soldat, réfléchissez un instant ! S'il m'a ordonné d'effectuer ce retrait à sa place, c'est qu'il est en ce moment très occupé, et ne peut le faire lui-même. Croyez-vous sage de déranger l'Empereur dans des affaires de la plus haute importance ?

Les gardes, leur indécision vaincue et ne voulant pas se risquer à provoquer la colère de leur souverain avec des broutilles, sortirent tous deux une clef qu'ils introduisirent dans les serrures jumelles de la salle du trésor. Les doubles battants s'ouvrirent alors et Alexandre y pénétra d'un pas décidé. Il savait que la porte devait rester ouverte afin que les surveillants puissent observer chaque mouvement du visiteur, aussi il allait devoir faire vite afin de ne pas attirer les soupçons.

La salle du trésor, vaste et majestueuse, était remplie du sol au plafond de richesses diverses, objets clinquants, pierres précieuses rutilantes de mille couleurs ; le sol, jonché de tapis coûteux, semblait pavé d'or à cause du marbre qui renvoyait les reflets alentour ; des tas de pièces empilées les unes sur les autres, dont il était impossible de faire le compte exact, donnait une vague idée de l'état des finances de l'Empire. Mais ce qui attirait l'oeil en premier étaient les artefacts étranges qui se trouvaient au fond de la pièce, étalés sur une longue table : des grimoires bien conservés, des coffrets renfermant des fioles de liquides colorés, de grandes plumes bigarrées qui valaient sans doute fort cher, et même des fragments d'os un peu poussiéreux et des peaux de bêtes, incongrus dans un tel lieu. Alexandre avait déjà pu constater la présence de tels objets sous le règne d'Azuryth, mais depuis que Diaman était au pouvoir, leur nombre avait augmenté. Tout le monde savait que, malgré sa propension à condamner tout ce qui relevait de la superstition, Diaman était un fin collectionneur d'objets ésotériques - ou du moins que l'on prétendait tels...

Alexandre promena le regard sur la table, décidé à mener à bien sa nouvelle résolution : trouver la clef des cavernes d'émeraude. Si cet objet se trouvait dans le château, il ne pouvait être qu'ici. Mais où ? Et à quoi ressemblait-elle, cette clef ? Etait-ce même une clef ? Il se souvenait de l'imposante porte de métal inconnu gravé de runes qui scellait l'entrée des cavernes, et il y avait fort à parier que la clef qui permettait d'ouvrir une telle barrière ne devait pas être commune... Il jeta un regard en arrière : les deux gardes l'observaient à la dérobée, et il se rendait compte que s'il ne ressortait pas au plus vite avec ce qu'il cherchait, il aurait peut-être des ennuis...

Il essaya de se concentrer afin de provoquer une vision ; il tenta de se resituer en pensée devant cette porte monumentale et de visualiser ses propres mains. Mais rien ne vint. Il recommença encore une fois en touchant les divers objets sur la table, espérant qu'une intuition quelconque lui dirait lequel était la clef qu'il cherchait. Le silence dans sa tête. Il en était à sa troisième tentative quand un cri d'agonie retentissant lui transperça les tympans. Il semblait provenir de derrière le mur de la chambre forte. Comme si ce hurlement avait été un déclencheur, une nouvelle image s'imposa à lui : la porte scellée, le groupe d'inconnus autour, et lui, au milieu d'eux, les yeux levés. "Baisse les yeux", s'ordonna-t-il à lui-même. Lentement, il fit le point sur ce qui se trouvait dans ses mains... puis la vision s'estompa, retournant au domaine des futurs hypothétiques.Alexandre connaissait maintenant l'objet qu'il cherchait. Ne le voyant nulle part sur la table, il en conclut qu'il devait se trouver dans un coffret. Avec des gestes sûrs, afin de montrer aux gardes toujours attentifs qu'il savait ce qu'il faisait, il ouvrit quelques boîtes avant de tomber sur la bonne : à l'intérieur reposait sur un fond de feutre blanc une fine feuille de métal scintillant, gravée de symboles. Elle était à peine plus épaisse qu'une carte à jouer mais de mêmes dimensions, et lorsqu'il la prit dans sa main, il ressentit, même à travers ses gants, une légère vibration. A son contact, de petites lumières se mirent à scintiller à sa surface, comme si l'objet revenait à la vie...

Il referma le couvercle et fit volte-face, présentant aux gardes attentifs un visage satisfait. Il se dirigea d'un pas décidé vers la porte et indiqua aux surveillants de la refermer derrière lui, sans un mot. Personne ne se rendrait compte avant un bon moment de la disparition de cette clef - pouvait-on réellement appelé cela ainsi ? - aussi se mit-il de nouveau à déambuler dans les couloirs du château. Alors qu'il longeait le quartier des cellules, il tomba presque nez à nez avec Aegys Fardoré qui en sortait à peine. La jeune femme portait toujours sa robe de bal somptueuse, mais sa taille était ceinte de son épée favorite, dorée et à large lame. Alexandre n'avait jamais réussi à comprendre comment une si frêle jeune femme pouvait soulever une arme aussi imposante. Derrière elle, un homme, qui ressemblait plus à un tas de muscles sans cervelle qu'à un humain, portait un grand sac sur son épaule... un grand sac d'une forme plutôt familière... Il se tourna vers la jeune guerrière, une interrogation dans le regard.

Sire Yatagan. Elle lui fit un simulacre de révérence. Ce n'est pas un endroit où quelqu'un de votre rang devrait prendre plaisir à se promener. Pourquoi ne pas plutôt aller chercher le bon air de SolaPiair sur une des terrasses ?

Elle avait toujours ce ton si moqueur, ce ton caractéristique de ceux qui se croient tout permis... Alexandre la détesta plus encore qu'il ne l'avait jamais fait jusqu'à présent.

Je pourrais vous rétorquer la même chose, ma chère, répondit-il sur le même ton suffisant. Les prisons ne sont pas un lieu adapté pour une femme, on y trouve de si horribles choses...

Aegys n'avait rien d'une fleur frêle, et Alexandre le savait. Elle n'avait peut-être pas vu autant de batailles que lui du fait de sa jeunesse, mais il savait que s'il avait pu lui arracher sa magnifique tenue de femme du monde, il aurait pu contempler une peau couturée de cicatrices...

J'exécute les ordres de l'Empereur, sire. Elle montra d'un doigt pointé derrière elle le ballot que portait son escorte. Il s'est montré généreux : il a ordonné que ce traître soit rendu à sa maîtresse en un seul morceau. Il n'a cependant guère goûté sa mise à mort...
— Je vois... Le zèle paie toujours, ainsi que la cruauté gratuite...
— La cruauté n'est jamais gratuite, sire Yatagan, pas par les temps qui courent. Montrer une volonté forte et implacable est la seule façon de tenir ces rebelles en respect. Ils sont chaque jour plus nombreux. Mais il comprendront un jour que leur démarche est vaine...

Alexandre se tint coi. Il ne voulait pas qu'Aegys puisse discerner dans son ton le moindre soupçon de cette rébellion dont elle parlait et vers laquelle il dirigeait ses pas.

J'écraserai quiconque se mettra en travers du chemin de mon seigneur, asséna-t-elle en passant près de lui sans le regarder. Quel que soit son rang ou sa force...
— Et en travers du vôtre, je suppose ? J'ai entendu dire que Diaman s'était entiché d'un certain jeune homme...

Aegys s'arrêta dans le couloir mais ne se retourna pas. Alexandre avait fait allusion à ses velléités de s'asseoir sur le trône comme Impératrice. Mais elle ne tomba pas dans son piège grossier :

Ceci est une passade. L'Empereur reprendra le contrôle de ses esprits et celui de son Empire lorsqu'il se sera lassé. Cette stupide passion n'ira pas plus loin que cette tour dans laquelle il est enfermé...

Là, Alexandre sentit distinctement de la contrariété dans sa voix. Puis la jeune femme s'éloigna dans le couloir et disparut à un tournant, toujours suivie de son monstre silencieux.

Alexandre vit se dessiner dans son esprit un nouveau plan. Il n'allait pas quitter l'Empereur sans emporter avec lui un précieux souvenir... Et quel souvenir plus précieux que l'objet de son désir qui demeurait dans la plus haute tour du palais ?

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