chapitre11-2
(Huitième Partie)

« Ce sont les faiblesses du cœur qui font les belles défaillances... »

Le bas-district se révéla étrangement silencieux pour un quartier réputé ne jamais dormir... Cachés dans l'ombre, des visages aux regards inquisiteurs suivaient le duo étrange que formaient Aegys Fardoré et son escorte massive. Même si la jeune femme s'était trouvée seule, personne n'aurait eu assez de cran pour l'attaquer, sa réputation et son épée au côté se montrant assez persuasives... Elle marchait d'un pas alerte, conquérant, signifiant ainsi qu'elle ne craignait personne.

Elle connaissait les lieux pour s'y être souvent rendue elle-même, en cachette, afin de prendre part à de douteuses transactions, qui s'étaient révélées juteuses pour l'Empire. Frayer avec la criminalité s'avérait souvent nécessaire et très profitable. Et, en admettant que Ruby Carminéros l'ignore, l'Empire avait ses propres espions ici ; l'argent était bien plus efficace que la simple loyauté...

La misère qui régnait ici l'indifférait : le monde était ainsi fait, d'indigents d'un côté et de riches de l'autre. Il ne pouvait fonctionner autrement. Chacun avait sa place, le peuple travaillant afin que la classe dirigeante puisse disposer des ressources nécessaires à ses ambitions. Aucun monde, aucun royaume, aucun empire ne s'élevait sans ce concours de circonstances. Tout dépendait de quel bord on se trouvait... et de sa volonté de vouloir en changer. Ces gens avaient perdu cette volonté de s'élever et se laissaient aller à leur malheur ; quant à ceux qui s'opposaient à l'ordre des choses et qui voulaient le détruire, qui voulaient rabaisser les nobles au rang du peuple... ils se rendraient compte d'eux-mêmes qu'ils avaient tort.

Ruby Carminéros représentait cette mouvance. Elle n'était pas seulement le ciment qui liait entre eux tous ces gens mécontents, elle incarnait cette inversion des statuts, dangereuse pour l'Empire. Elle qui avait été noble autrefois, et qui aurait pu le rester si elle avait été capable de fermer les yeux, préférait se vautrer dans cette fange plutôt que de reconnaître le bien-fondé des objectifs de l'Empereur. De membre d'une noble famille, elle était devenue une simple catin... Triste destin qu'elle s'était choisi.

Elle vit briller au loin les torches de L'Eros Écarlate ; un bouge toujours aussi infâme, comme dans son souvenir. Toute la lie de la société s'y pressait, et aussi, il lui fut difficile de le reconnaître, quelques individus bien nés... Elle aurait été bien injuste de le leur reprocher : ne s'y était-elle pas rendue, elle aussi, une ou deux fois, sans doute pour les mêmes raisons ? Mais à cette heure, la sordide maison était presque vide, mis à part quelques clients que l'on avait mis à dormir dans la rue ou qui disposaient d'assez d'argent pour se payer une chambre pour la nuit à l'intérieur, en bonne compagnie. Cependant, quelques individus rôdaient toujours autour du bâtiment, comme si celui-ci était un point de ralliement.

Aegys écarta les silhouettes patibulaires de sa simple présence et alla nonchalamment frapper à la porte, comme si elle se trouvait devant le manoir de n'importe quel aristocrate. Elle commença à taper du pied sur le sol : elle détestait attendre... C'est alors qu'un petit rire mutin, que la générale connaissait bien, se fit entendre juste derrière elle.

Toujours aussi impatiente à ce que je vois ! Si tu avais pris le temps de regarder plus loin que le bout de ton nez, tu m'aurais aperçue. Mes amis et moi prenons un peu l'air...

Aegys se retourna pour contempler la reine des prostituées, entourée d'une petite cour improvisée, constituée de filles de joie rieuses et de gredins aux visages déformés, tous rassemblés dans une petite ruelle chichement éclairée et occupés à jouer aux dés et aux cartes. Sans plus de cérémonie, elle fit un geste vers le géant qui se trouvait derrière elle et celui-ci laissa tomber au sol son macabre fardeau.

Un cadeau de la part de l'Empereur pour toi, Ruby. Ton dernier espion.
Je m'en doutais. Cela faisait un petit moment que je n'avais plus de nouvelles. Sa famille sera informée de sa noble mort...
Tu te berces toujours d'illusion, commenta Aegys. Refuser la vérité n'apporte rien. Et cela ne changera rien au fait qu'il soit mort dans d'atroces souffrances...

Elle avait prit un malin plaisir à insister sur les deux derniers mots.

Celles-ci semblent plus te toucher que moi, ma chère, se gaussa Ruby. Crois-tu que tous ces gens ignorent les risques ? Ils en sont tous conscients. Et c'est en toute conscience qu'ils décident d'agir.

Aegys, qui s'était préparée à partir dès le colis livré, se campa devant la prostituée et l'observa avec attention. Elle portait une impressionnante robe noire bardée de dentelles ouvragées, qui mettait en valeur sa peau laiteuse ; un chapeau haut-de-forme féminin était perché sur sa tête aux mèches écarlates et elle tenait dans ses mains finement gantées une ombrelle noire, tout à fait inutile en ce lieu et à ce moment de la journée. Son sens du théâtre ne se démentait pas, même avec le passage des années...

Ruby se leva et commença à marcher autour d'Aegys, en faisant tourner son ombrelle entre ses doigts. Elle semblait curieusement satisfaite.

Es-tu venue seulement pour me rendre le corps de mon fidèle serviteur ? Tu dois bien avoir quelque chose à me dire pour t'être déplacée en personne jusqu'ici.

En disant ces mots, elle fit un petit geste vers un de ces comparses, qui saisit le sac mortuaire pour le ramener dans l'ombre.

Les mots ne servent plus à rien depuis longtemps avec toi, répondit Aegys. Combien de fois ai-je tenté de te dissuader de continuer dans ton entreprise ? Mais tu n'écoutes jamais personne. Un jour, l'Empereur se lassera et décidera de ton sort définitif...
Ooh, à ce propos, comment va ce cher Diaman ? miaula Ruby avec dérision. N'a-t-il pas un peu la tête ailleurs, depuis quelques heures ?...

Aegys tiqua sur la question. L'allusion de Ruby à l'état actuel de l'Empereur ne semblait pas le fruit du hasard. La guerrière se mit elle aussi à marcher en rond, à l'opposé de la prostituée, et ne la quitta plus des yeux.

Que veux-tu dire par là ? Pourquoi l'empereur aurait-il cette attitude ?
Oh, tu sais, toutes ces choses-là, l'amour, la passion... cela prend beaucoup de place dans un coeur aussi petit que le sien...
Dis m'en plus...

Aegys sentit une légère transpiration couler le long de son dos.

Tu as très bien compris, n'est-ce pas ? Après tout, tu sais de quoi je suis capable...

Aegys saisit d'un coup ce que Ruby voulait dire. Elle serra les poings et grinça des dents en demandant :

Qu'as-tu fait, chienne ?!
Tu te trompes de cible en utilisant ce genre d'insulte. Ruby s'était immobilisée et regardait maintenant son ennemie avec sérieux. Tu es la chienne, la chienne fidèle, la chienne en chaleur, qui est venue maintes fois me supplier de lui donner l'amour de l'Empereur grâce à mon Don ! L'aurais-tu oublié ?
Et tu as lamentablement échoué, à chaque fois, railla Aegys. La grande Ruby Carminéros, la sorcière d'amour, a échoué !

Elle cria ces mots afin que tous les entendent.

Qu'y puis-je si vos Dons, trop semblables, vous séparent à jamais ? Vous êtes de même nature, l'un et l'autre, trop proches pour vous unir.
Ne te cherche pas d'excuse. Maintenant, réponds-moi : qu'as-tu fait à mon seigneur ?

Ruby partit d'un rire tonitruant, un rire de démente.

Ah ah ! Ce que je n'ai jamais réussi à faire avec toi, je l'ai effectué sur un parfait inconnu ! Un immonde petit insecte qui m'a mis des bâtons dans les roues ! Ainsi j'ai fait d'une pierre deux coups !

Aegys voulut se jeter sur la prostituée mais elle s'écarta avec une rapidité surprenant malgré sa gigantesque robe.

Me tuer ne servirait à rien. D'autres prendront ma place. La volonté du peuple se réveillera. Et alors tout le monde saura qu'il était innocent.

Aegys savait de qui elle parlait.

Un traître, n'ose pas prétendre le contraire. Il a mérité son châtiment.
Mon époux avait ses convictions, commença Ruby d'une voix d'où suintait la tristesse. Mais il n'aurait jamais trahi Diaman, et tu le sais. Son soutien pour la restauration de la cité de Phenascyth n'était pas une menace...
Tu ne mens qu'à toi-même, Ruby. Il s'apprêtait à fomenter un coup d'état...
Il était pacifiste ! s'insurgea la prostituée en laissant tomber son ombrelle. Jamais il n'aurait pris les armes ou incité quelqu'un à le faire ! Ton empereur bâtard ne supportait pas ses prises de position ! Il l'a fait mettre à mort afin de mieux dormir la nuit, dans son lit puant, recouvert des immondices de ses actes et des déjections de ses courtisans !

Ruby se reprit et continua d'un ton plus calme :

Quand j'ai vu son corps se balancer au bout d'une corde, suspendu à la tour nord, j'ai compris son erreur : le pacifisme ne sert à rien. Seules les armes peuvent changer les choses. Et c'est le rôle que j'ai choisi d'endosser...

Elle ramassa son ombrelle et s'éloigna un peu en direction de ses congénères.

Quoiqu'il en soit, ton empereur est sous le coup d'une passion dont il ne pourra jamais sortir. Elle sera dorénavant sa seule obsession. Seule la mort pourrait le délivrer. C'est un vrai coup dur pour toi !

Elle conclut par un petit rire moqueur.

La guerrière se laissa tout à fait envahir par la froide colère. C'était sa faute... Tout était de sa faute !

Arrête ça. Tout de suite. Si tu ne le fais pas, tu me verras obligée d'en finir...
Ma mort ne changera rien. Rien ne peut l'effacer, pas même moi. C'est à un amour éternel que je l'ai voué !
Cela fait trop longtemps que tu nous nargues, commenta Aegys, folle furieuse. Trop longtemps que Diaman te ménage. Par égard pour moi, je suppose. Mais c'est fini, à présent. Tu ne feras plus de mal à personne.

Avec une foudroyante célérité, elle tira son épée dont la lame dorée chatoya un instant avant de plonger dans la poitrine de Ruby Carminéros. Personne n'eut le temps de réagir, et la reine des prostituées tomba en arrière, la tête renversée, sa robe noire étalée autour d'elle comme une grande fleur sombre. Son chapeau roula aux pieds de ses fidèles médusés. Une minute après l'évènement, une des filles de joie se mit à hurler, comme si elle réalisait juste à l'instant ce qui venait de se passer.

Aegys se posta au-dessus de son ennemie terrassée, qui respirait encore. Les yeux de Ruby bougeaient en tous sens, cherchant à se focaliser sur quelque chose. Sa poitrine ensanglantée se soulevait difficilement.

Ne t'avais-je pas dit que tu le regretterais un jour ? Si seulement tu m'avais écoutée...
Il était... innocent...", murmura Ruby dans un dernier souffle.

Aegys rengaina son épée et quitta la rue, tandis que les comparses de la prostituée se jetaient sur son corps pour tenter de la sauver. Mais la guerrière savait qu'il était trop tard. Aucun d'entre eux n'essaierait de la poursuivre pour venger sa mort. Ruby Carminéros avait payé la vie qu'elle s'était choisie. Après tout, elle aussi connaissait les risques...

Adieu, ma soeur.

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